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A cette même époque, mon père avait un collègue qui s’était fat éjecter de son appartement avec sa femme et leurs deux enfants, Blandine qui avait 7 ans comme moi, et un petit garçon de 4 ou 5 ans. Le proprio en avait assez de ne pas être payé, et l’expulsion était arrivée une semaine avant la trêve hivernale.
Le collègue de mon père était, comment dire… un mec plutôt sympa, pas méchant, un air sympathique, le type qui ne ferait pas de mal à une mouche, vous voyez ?
Ce n’était jamais le dernier à rigoler, ni à faire des blagues, un petit luron en somme, et tant pis si les bons mots étaient un peu offensants pour les Noirs, les Arabes, les Asiats ou si les allusions à la con ne portaient que sur eux.
Des âneries, c’est qu’il en sortait souvent le bougre. Souvent, très souvent, trop souvent.
Mais c’était un mec sympa, vous voyez ?
Sympa, certes, mais visiblement pas assez pour que ses prétendus amis du boulot, les autres gens « bon teint » qui trouvaient ça drôle de se moquer –oh ! gentiment ! -- des minorités ethniques, l’hébergent lui et sa famille.
Alors, devinez qui s’y est collé ?
Les Noirs, les Arabes, les Asiatiques !
Nous avons été les premiers à les accueillir.
Mon père savait pourtant la bêtise de cet homme.
Ou c’est peut-être parce qu’il savait justement.
Ils sont restés chez nous une semaine ou deux, je ne sais plus très bien.
Par contre, je me rappelle les remarques de la petite Blandine qui trouvait ça injuste que j’aie quelques poupées Barbiche dans mon coffre à jouets, que j’aie une chambre avec un ordinateur, que j’aie de belles chaussures, tout ça alors que j’étais Noire. Pour elle, nous ne méritions, ni moi ni ma famille, tout cela, parce que nous n’étions pas Blancs. C'était ses mots.
Je me suis bien gardé de les répéter à ma mère, j'avais trop peur qu'elle les mette à la porte. Si j'avais su...
J’ai pardonné, mettant ses remarques acides sur le compte des changements brutaux qu’elle avait subis, on l’avait arrachée de son chez-elle et elle allait devoir se faire toute petite chez des inconnus qui avaient tout ce qu’elle n’avait plus.
Un lit, une douche, un jouet, des habits propres, ses propres jouets que l’on peut laisser en désordre dans un espace à soi.
Les moindres éléments du quotidien auxquels un enfant n’accorde aucune importance tant ils sont d’une banalité évidente, revêtent soudain un caractère luxueux d’autant plus frustrant qu’ils ont été enlevés.
J’avais presque oublié cette histoire qui m’avait rendue fière de ma famille.
Pour être certaine que je ne l’inventais pas, j’ai demandé à Maman de me raconter cette période. D’autres choses encore me sont revenues.
Blandine marchant sur les pieds de ma mère. Au propre et au figuré.
Les parents continuant leurs blagues sur les Noirs.
Blandine traitant ma mère de sale Noire.
Quelques mots blessants chuchotés dans les allées du centre commercial où nous étions allés tous ensemble pour acheter de nouveaux vêtements aux enfants.
Mes parents se partageant, à voix basse en créole leur incrédulité face à l’ingratitude de ces gens. Il ne savait pas que j'entendais leur conversation, et pourtant, je savais tout.
Je n'ai toujours pas dit à Maman ce que m'avait crié Blandine, les larmes dans la voix.
Blandine et sa famille sont partis habiter chez d’autres hôtes, laissant mes parents, bons samaritains, au bord de la crise de nerfs.
A l’époque, quand j’avais demandé à Maman comment cette famille en était arrivée là, elle avait répondu un truc simple, moi je me disais qu’ils étaient probablement punis pour ne pas avoir été gentils avec les autres.
Ils ont fait l'objet d'un article dans le Parisien je crois, nous étions peut-être même cités. Et puis nous avons emjambé l'Atlantique.
Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus, quand j'entendrai mon père, je lui demanderai s'il a eu des nouvelles ou s'il se souvient de leur nom de famille.
J'aimerais vraiment que Blandine et son frère soient devenus des adultes un peu ouverts, parce qu'une épreuve comme celle qu'ils ont vécue peut forger le
caractère dans un sens, ou dans l'autre.
Mais bon, pourquoi je vous parle de tout ça, moi ?
Ah oui !
Tout a commencé il y a quelques semaines de cela, à l'occasion d'une fête dans ma belle-famille...
Non, tout a commencé, avant.
Bien avant...
Ou peut-être encore plus tôt, mais ma mémoire n'en fait qu'à sa tête.
- C’est bon, tu peux venir avec nous, Jazz, t’es Noirte.
- Pas Noirte, Noi-reu !!!
C’était en colonie. ¤ La siiiii la sol… ¤
Je n’avais pas réussi à me débarrasser de ces deux boulets depuis le premier jour, quand les collègues de Maman étaient venues nous rejoindre à la gare.
Les deux mères avaient poussé leurs rejetons femelles vers moi, et puisque nous étions Noires dans un monde de Blancs, nous étions forcément faites pour devenir les meilleures amies du monde, des inséparables, non ?
Les mères avaient tiré mes tresses et pincé mes joues, les filles avaient détaillé ma tenue des pieds à la barrette. De vraies Antillaises.
Dans le train, j’avais vite compris que nous n’avions guère de points communs. Elles me fatiguaient avec leurs histoires de garçons, de vêtements roses. Elles étaient très familières avec moi ¤ alors que j’aurais trouvé normal qu’elle me vouvoient ¤, l’une d’elles avait même failli m’étouffer, crime de lèse-majesté, en renversant violemment la bouteille d’eau à laquelle je buvais. L’une était trop turbulente et brusque, l’autre trop molle et maniérée. Elle médisaient sur tout le monde dans un créole approximatif, juste pour le plaisir de débiter des méchancetés sans être comprises de leurs victimes.
Not my cup of tea.
Une fois arrivée, j’ai attendu qu’elles choisissent leur lit, et j’ai élu domicile dans la chambre la plus éloignée de la leur. Une bouffée d’oxygène.
Je les aurait bien envoyé paître, mais sur le quai, Maman m’avait bien recommandé d’être gentille avec elle, dans le but de maintenir de bonnes relations avec ses collègues.
- Oui, ben tu peux venir jouer avec nous si tu veux.
- Pourquoi ?
- T’es Noirte, on est Noirtes… Il n’y a que les Noirtes qui peuvent s’asseoir sur mon lit.
- Merci, c’est gentil, mais d’abord, on dit « Noire », et puis, à quoi ça sert de jouer seulement avec des Noires, alors qu’on peut jouer avec Sidonie, Samia, Natalia, et Bérangère aussi ? Elles sont sympas, même si elles sont pas Noires.
- C’est parce que Jeanne-Marie, elle a dit qu’elle voulait pas jouer avec nous parce qu’on était Noirtes.
- Noi-res.
- Oui, Noires rôôôh ! Parce qu’on était Noires.
- Ah bon ? Elle est raciste Jeanne-Marie ?
- Oui.
- Oui.
- C’est bizarre, elle m’a pas empêchée de jouer avec elle, je lui ai même prêté ma Barbiche Hawaii.
- Wow, la chance !
- Ah, non ! Pas « la chance ». Si Jeanne-Marie est raciste, il faut lui expliquer peut-être qu’elle ne sait pas que ce n’est pas bien.
- Mais on lui a déjà dit, elle ne comprend rien.
- Alors, ça veut dire que Jeanne-Marie, c’est une c.o.n.n.e.
- Hi hi hi !
- Chuis sûre qu’elle joue avec toi parce que t’es plus café au lait que nous.
- Ouais, c’est parce que t’es café au lait !
- Non, je ne suis pas café au lait, moi, je suis chocolat avec un nuage de lait. Mais bon, ça m’est égal, je suis Noire, hein, et j’ai pas très envie de jouer avec une raciste. C’est nul.
- Ouais.
- Ouais.
- Bon, j’ai un plan, on va inviter tout le monde à jouer avec nous dans la chambre.
- Même Jeanne-Marie ?
- Même Jeanne-Marie.
- Mais elle voudra pas venir, elle veut pas jouer avec nous…
- Ben, tant pis pour elle, si elle ne vient pas elle va se retrouver toute seule, toute malheureuse. On va bien voir si elle est toujours raciste après ça.
- Et si elle vient jouer quand même ?
- Si elle vient quand même, on va lui dire qu’elle a qu’à aller jouer avec les racistes.
- Ah ouais ! Bonne idée !
- Ouais, bonne idée ! Hi hi hi !
- Et puis, on pourra lui expliquer que les racistes sont pas gentils, et que si un jour, elle a des problèmes et que ses amis racistes ne sont pas là, y’a aucun Noir, aucun Arabe, personne qui voudra l’aider parce qu’elle est raciste.
J’avais un exemple précis en tête en disant ça.
En fait, j’en avais deux...
God only knows what I'd be without you,
God only knows what I'd be without you,
God only knows,
God only knows...
Les Beach Boys se taisent, l'épisode* commence...
Bill Henrickson (Bill Paxton), regarde sa première épouse Barbara (Jeanne Tripplehorn)
avec un amour débordant. Elle est belle dans cette petite robe simple, elle a de la
répartie, du charme, elle sait gérer une famille, ils sont ensemble depuis longtemps...
Je m'exclame :
- Quel acteur ! Ce regard qu'il a ! Non, vraiment, Bill Paxton arrive à me faire croire
qu'il est amoureux de Jeanne Tripplehorn ! Comment fait-il pour paraître si amoureux.
C'est tout en subtilité, en nuances, un regard, pas un mot, et voilà... Il est fort !
Je dis bravo.
Au fond de moi, j'envie l'être que l'on aime ainsi avec un regard qui en dit long...
Mais ce n'est que de la télévision.
Peut-être qu'il pense à sa femme.
Peut-être s'est-il tellement investi de son personnage, qu'il est devenu Henrickson le
temps d'un épisode, d'une saison, entre "Action!" et "Cut! That's a wrap for today!"
le Bill Henrickson amoureux de Barb.
Mouais. ce doit être ça.
- Non, mais regarde le Loup... Tu ne trouves pas ça incroyable ? Comment fait-il
pour avoir CE regard-là ? Moi, j'y crois ! A fond ! Ca respire l'amour ces yeux-là.
- C'est simple, me répond le Loup très sérieux. Il s'est inspiré de moi.
Il est venu m'observer pendant quelques jours. Là, il a compris qu'il n'arriverait
jamais à avoir la même intensité, mais il s'en rapproche assez bien.
Trop fort ce loup...
* Je vous recommande Big Love, série produite par Tom Hanks, sur la vie d'un polygame discret un
peu en marge de la communauté mormone en Utah, de ses trois épouses et de leurs sept enfants...
Attention, ce n'est pas une comédie !
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la tête dans les nuages, parfois dans les étoiles
les pieds dans le plat, parfois sur terre
des fourmis dans les jambes, parfois sur le bout des doigts
mon blog-notes dans la salle de bains.
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