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Petite conversation entendue par inadvertance hier vers 13h50, en revenant de déjeuner.
- C’est ça qu’elle a dit.
- Hé ben… hé ben… dis-lui que je suis même pas amoureux d’elle et que elle est trop jeune pour que je me marie avec elle. Il shoote dans son ballon.
- Ah bon, t’es pas amoureux d’elle ? Il regarde l’autre depuis son balcon du premier étage.
- Heu… non ! Un autre coup de pied. Il m’adresse un petit sourire en levant les yeux vers moi qui déboule au milieu de leur conversation. Nous ne nous connaissons pas, mais il sait que je sais qu’il ment, et il me demande de ne pas le griller.
- Tu dis qu’elle est trop jeune ? Il se gratte le nez et reprend son yaourt.
- Ben oui, elle a six ans, moi j’ai presque huit ans, hein. Faut même pas que je joue avec elle, normalement. Le ballon vole jusqu’en haut de la motte de terre.
- Admettons. ¤ ça, c’est du bon vocab mon petit ! ¤ Regarde, moi j’ai sept ans et tu me causes quand même ¤ Tiens, ça se dit toujours ? ¤. Déjà, elle a pas six ans, elle a six et demi, et toi t’as huit et demi. Y’a pas beaucoup de différence. La cuillère continue ses allers et retoure entre pot et la bouche. Le jeune entremetteur se poile et moi aussi.
- Si, quand même hein. Talonnette et rebond contre le trottoir.
- T’es sûr que tu veux pas te marier avec elle parce qu’elle est trop jeune ?
- Ouais ! Décidé, le petit.
- Bon, j’vais lui dire hein. Après, ce sera trop tard. Il fait mine de rentrer.
- D’accord.
- C’est ton dernier mot ?
- Ouais, tu peux aller lui dire. Il pose le pied sur le ballon en croisant les bras.
Mon Joli Coquelicot
(note inspirée par Le tutu rouge de la flote)
C'est l'une de mes fleurs préférées.
Elle pousse où cela lui plaît.
Rouge en diable,
En vert et contre tous.
Ses pétales ont beau être froissés,
Elle ne se vexe pas si facilement.
Pour flétrir sa beauté sauvage, il faudra repasser !
Elle a du poil aux pattes, et alors ?
Elle est racée, la papavéracée !
J'ai habité quelques années en face d'un champ fou de coquelicots.
Leur rouge vif qui se nichait au sein des hautes herbes, annonçait un air plus chaud.
Maman m'avait pourtant défendu d'aller fôlatrer dans cette mer écarlate,
mais en rentrant déjeuner un jour, j'ai cédé à ma tentation.
Je courais parmi les coquelicots, échevelée, essoufflée, et tellement heureuse.
Mon pantalon tout beau, tout neuf, tout blanc en est ressorti tout moucheté..
Et pour le coup, c'est ma mère qui a vu rouge !
Béa et moi remettons la carte à la gentille serveuse.
Commande passée.
Je la questionne et elle me raconte son histoire.
Des études interrompues pour un homme ¤ je m’en doutais ¤ avec qui elle n’est plus depuis longtemps ¤ ça aussi, je l’avais senti ¤, et qui l’a trahie ¤ quel salaud ¤.
Une histoire glauque.
Encore une.
J’enrage et je lui dis.
C’est une chouette fille, une fille bien, bonne. Trop bonne. Beaucoup trop.
Elle l’a toujours été.
Voire un peu ravie de la crèche.
Et il en a profité ce con sournois. Elle n’a rien vu venir. J’ai envie de lui crever ses yeux à ce briseur de cœur.
Elle me raconte ce volet de sa vie, sa tombée des nues, son presque-pétage de plomb, avec beaucoup de recul, un peu d’humour même. Elle ne sourit plus vraiment.
Elle a changé, ma Béa.
Elle ne pétille plus comme avant.
Je remarque quelques filaments blancs sur sa tempe.
Ses doigts, qui autrefois déjà flottaient dans un rab de peau, sont plus flétris encore.
Comme si elle avait enfilé des gants trop grands en peau de vieille.
La tête un peu plus enfoncée dans les épaules, la fourchette en l’air piquée dans un bout de pizza qui refroidit, elle parle encore.
Elle ne sait plus faire confiance. Depuis deux ans.
Je me sens triste pour elle.
Je ne sais pas comment consoler cette Béa-là.
Je ne parlerai pas de mon chéri, de la chance que j’ai. Le bonheur n’est pas toujours le bienvenu.
Les pizzas sont succulentes.
C’est au moins ça.
Elle est déjà en retard, alors comme punitions, nous n’aurons pas de dessert.
Je l’accompagne jusqu’à… l’église, en lui racontant quelques-unes de mes déconvenues amoureuses ¤ lointaines, si lointaines, comme irréelles ¤, pour faire bonne mesure.
Je ne lui demande pas ce qu’elle va faire là-dedans. Serait-elle pratiquante-pratiquante ?
Je respecte en silence, sans même un œil interrogateur, en me repassant le fil de la conversation en accéléré. Merde, j’ai fait une allusion aux Adventistes et aux mœurs des témoins de Jéhova, rien de méchant. Elle ne s’est pas offusquée.
On remettra ça.
Prochainement.
Encore trop de choses à nous dire.
Dans la queue à la Fenaque, elle parle fort. De toutes ses forces.
Pour me faire chier, j’en suis certaine.
Elle rit aux réflexions que d’autres clients en file indienne ont faite à voix basse. Un rire non-censuré.
Pour m’emmerder, évidemment.
D’autres clients la regardent mine de penser : « Pfff… pas une Parisienne, celle-là ». Je capte leur regard dédaigneux, et je me demande si je suis devenue comme ces gens. La réponse est oui, et je n’en suis pas très fière. Un de ces jours, je réussirai à me persuader que c’est que tout ce qu’il y a de plus normal que de ressentir et montrer ce léger mépris envers ceux qui n’agissent pas comme nous, les cons de Parigots qui aimons que rien ne dépasse dans le métro, que tout le monde marche au pas cadencé, nous qui conspuons ceux qui retardent le bus en demandant au conducteur s’il passe bien à tel arrêt alors qu’ils savent pertinemment que c’est l’arrêt d’en face nom d’un p’tit bonhomme, nous qui bousculons les touristes qui pilent à la sortie de la rame, la tête en l’air cherchant la sortie, nous qui beuglons
« droite, droite, p*tain ! »
aux Provinciaux qui empêchent notre évolution dans les escalators, nous qui anathématisons ceux qui oublient de se lever des fichus strapontins aux heures de pointe ¤ en même temps, un peu de logique et de civilité, que diable ! ¤ et condamnons à mort les pèquenots qui, dernier outrage, blindent nos terrasses de cafés en été !
Nous les agacés-pour-rien, nous les citadin(de)s si peu urbains, nous les intransigeants majuscules de la capitale… ¤ de bons côtés, les Parisiens ? oh oui, mais seule une autre tête de veau serait en mesure de les apprécier. ¤
Rahhhh ! Ce que je me déteste quand je deviens intolérante comme ça ! Je me console en me disant, qu’au moins, j’en suis consciente et que je me reprends tout de suite, mais je m’en veux d’avoir éprouvé un peu de dédain tout d’abord.
Nous partons pour le restal.
Elle est toute contente de savoir que j’ai fait une résa. Elle trouve ça très bien que j’ai fait une résa. ¤ Ouf, elle a failli dire supèèèèr. ¤
Elle ne marche pas, elle sautille. Elle ne porte pas de collant sous son corsaire. Elle doit peler grave de mi-mollet jusqu’aux pointes des orteils dans ses petites chaussures pointues de fille.
Dans le RER, le double menton d’en face écoute notre conversation, je lui jette des regards aussi indiscrets que ces oreilles, mais Jabba le Hut veut savoir tout de nous.
Béa veut changer de boulot, elle se cogne au plafond dans sa boîte, et rêve d’un ailleurs bureaucratique inaccessible. Elle a toujours été myope. Elle ne voit plus que la pièce aveugle dans laquelle elle pense s’être emmurée vive. Je lui donne d’autres pistes, des riens auxquels elle n’a pas pensés, et un rai de lumière se faufile qui dessine peut-être une issue ou deux. Elle sourit. Les dents blanches.
Elle n’a pas changé.
Nous arrivons à destination.
Il ne nous reste déjà plus qu’une heure quand nous prenons place à la petite table.
Je lui sors la banalité de circonstance : « tu n’as pas changé ». Polie, elle me renvoie l’ascenseur.
Tu parles que je n’ai pas changé… ¤ la ferme, Julio ! ¤
à suivre…
Ah ! La vache…
Elle m’a eue.
Béa m’a tu
e
r
C’est Bibi pas Béa qui va devoir se taper la recherche de la bonne pizzeria qui la contentera.
Je me retrouve tout le temps dans ces situations.
Pourquoi ? Pourquoooooooooi ?
La pression. La pression.
Celle de trouver un endroit où contenter une personne qui a une envie particulière.
Je risque de gâcher son caprice, et de lui faire passer deux heures pourries dans un restal nul, et une salmonellose est si vite arrivée…
¤ Heureusement, j’en trouverai une rapidement sur le net, bien notée, et je réserverai, comme d’autres internautes le conseillent. ¤
- Bon, à tout à l’heure.
- Bye !
J’y vais de plus en plus à reculons.
Magré tous mes efforts, j’arrive en retard en plus.
Acte manqué me dit Sigmund.
Je peux encore lui envoyer un texto avec un petit prétexte absolument absurde, donc éminemment plausible, genre :
¤ nul besoin de lui préciser que Gemima est ma gerbille rousse – imaginaire – qui une fois de plus s’est échappée de mon cerveau sa cage. ¤
Ouais, super idée.
Je vais passer par la porte arrière de la Feunaque, récupérer le cadeau du Loup, et mettre les bouts en catimini. De toutes les façons, même si elle me croise, elle ne doit plus savoir à quoi je ressemble. Hé hé. Ninja style!
Mon plan est génial, gé-nial, mon machiavélisme évolué m’étonne, je suis épatante de suprématie intellectuelle, je me félici...
- Hé Jazz !
Et merde… Trop tard !
Elle gambade déjà jusqu’à moi…
Vite trouver une solution !
Prétendre que je suis une autre ? Lui mettre un coup de poing dans la figure pour qu’elle tombe dans les pommes ? Alerter les agents de sécurité pour qu’ils entravent cette folle qui cherche à me tuer à mains nues ?
Zut, flûte, crotte ! J’ai trop hésité…
- Salut Béa ! Ca fait longtemps que tu attends ?
- Non, du tout.
On manque de se cogner. Elle veut me faire quatre bises, je m’arrête à deux.
- On va récupérer le truc rapidos ?
Rapidos ? Rapidos !
Mais qu’est-ce qui me prend de dire rapidos, un mot naturellement banni de mon vocabulaire depuis le début de ce siècle. Tant que j'y suis, pourquoi pas lancer un « tête de mort » et arborer ma collection de pin's au revers de ma veste en jean neige avec un Tex Avery Fluo au dos ?
Oui, t'as raison Sigmundo, elle me fait régresser.
¤ Ca, c’est le deuxième effet « quatre bises ». ¤
Elle me suit. En trottinant. Comme un lapin de pâques resté trop près des cloches…
C’est la même. La même.
Dans d’autres vêtements.
J’ai grandi, elle non. Elle semble encore plus menue qu’à l’époque ¤ la chienne veinarde ! ¤.
Le fait que j’aie changé d’échelle y est peut-être pour quelque chose.
On récupère le cadeau de mon chéri. ¤ NB : Penser à l’emballer et à le dissimuler ce soir. ¤
Je ne la regarde pas vraiment. Elle est trop petite. Je dois faire un effort et baisser la tête pour la voir, et ça me fait flipper que rien n’ait bougé chez elle. Ca ferait flipper Victor Hugo aussi, j’en suis sûre. Béa, c’est peut-être une Dorian Gray au féminin : une Dorianne Grey.
Si, elle a changé.
Elle porte des lentilles maintenant. Ses yeux globuleux ressortent plus.
Et puis, son accent s’est renforcé, une sorte de mélange caricatural , un tièèèrs Parisien, un tièèèrs Guadeloupéen, un tièèèrs non-identifié.
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la tête dans les nuages, parfois dans les étoiles
les pieds dans le plat, parfois sur terre
des fourmis dans les jambes, parfois sur le bout des doigts
mon blog-notes dans la salle de bains.
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