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[Vous vous souvenez, je devais voir Béa hier...]
- Allô !
- Ca va Béa ? C’est Jazz !
- Ah ! Alors ?
- Ben alors ça te va toujours pour ce soir ?
- Oui. A quelle heure ?
- 19h00, comme prévu, non ?
- OK, ça me va.
Elle met la main sur le combiné et dit au revoir à quelqu’un.
- Où ça, reprend-elle ?
- Devant la Fenaque, il faut que je récupère un truc chez eux.
- OK. Tu voulais faire quoi ?
- Ben parler autour d’une tasse de café ou de thé et puis choisir un restaurant.
- Ah, bon ? Tu bois du café ?
- Heu non, je suis plutôt thé.
- Moi non plus, pas de café.
- Un thé ce sera alors.
- Ah… Si tu veux, si tu avais déjà cette idée…
- Non, non, si tu ne veux pas, on fait autre chose… Tu voyais quoi, toi ?
- Je croyais qu’on irait manger tout de suite.
Tout le contraire de ce que je voulais : le resto, à choisir de suite, probablement bruyant, probablement enfumé, probablement peu propice aux longues discussions émues des retrouvailles. Pas le temps de se poser, il faudrait tout de suite se plonger dans la carte, hésiter entre le poisson et le poulet, prendrons-nous un apéro ?, se retrouver au premier service entre ceux qui hurlent bas et ceux qui écoutent fort, le serveur voulant se débarrasser de nous, parce que les résas du second service ne vont pas tarder.
- Ah… C’est comme tu veux. Moi et mon easy-going attitude de merde.
- Oui, c’est parce que je n’ai pas trop de temps à te consacrer, il faut que je sois à la Place de Clichy à 21h00.
Ah, ouais… 21h00. C’est presque le happy hour pour moi, la célibataire pendant encore un jour. Je suis Parisienne, elle est cédébé, une Cendrillon des Banlieues ¤ après 23h00, son carrosse se change en RER louche et parfois en taxi cher et mal luné ¤.
- Ah… OK. Ben, alors, on zappe le café/thé.
Je ne lui demanderai pas pourquoi, elle ne me répondra pas. Je ne sais toujours pas ce qui a mené son amie à l’hôpital mercredi soir.
- OK, merci, ça m’arrange. Tu avais envie de manger quelque chose en particulier ?
- Pourquoi pas du jap…
- Moi, j’ai bien envie de manger une pizza là. Une bonne pizza, là. Ouaaaais !
Ca, c’est le désir éhonté d’une connasse de mince. Moi, j’ai pas trop envie d’aller au Pidza Heut.
- Comme tu veux.
Arghhh. Je me mettrais des baffes.
- Bon alors, on dit pizza.
Enfonce le couteau dans la plaie, va.
- Oui, oui.
- N’importe qu’elle pizza me va sauf Pidza Heut.
C’est au moins, ça, sinon, pourquoi sortir avec Béa pour se taper la queue, les parts de pizza sous UV, les mioches qui se pètent les poumons à crier dans la piscine à boules, quand j’aurais très bien pu rester à la maison, attendre qu’on me livre ma triple fromton à domicile, à mater les Téléteubés : aussi bruyant que des mômes carburant au coca pas light et saupoudrés de sucre après 17h00, ¤ en fait, un marmot, c’est un peu comme un Gremlin, non ? Après ça, qui peut douter de mes envies d'être mère ? ¤, avec une fâcheuse tendance à glousser pour rien à des blagues cons, comme Béa au moindre mot sortant de ma bouche. Je finis pas croire qu’elle me trouve un peu bouffonne, elle va passer la soirée à se foutre de moi alors que je me croirai drôle.
- Tu connais une bonne pizzeria ?
- Non, je te fais confiance.
Ah ! La vache !
- Ahhhh ! [je bondis, une main sur le cœur, l’autre sur la poignée de la porte des WC femmes, mes cheveux arrêtent subitement de pousser.]
- Ah.
- Bonjour…
- Oui, bonjour, répond-elle en écho détournant à peine son regard du miroir
- … et désolée, je ne m’attendais pas à voir quelqu’un ici. Nous sommes si peu nombreuses qu’il est inhabituel de se croiser dans les WC.
- Ah oui, c’est énorme !
Quoi ? Mais qu’est-ce qu’elle entend par « c’est énorme » ? Qu’est-ce qui est énorme ? Mon derrière dans ce jean ? trop impoli.
La probabilité de se trouver nez-à-nez avec une autre femme en ces lieux ? trop plausible.
Non, je préfère opter pour la taille de la crotte de nez qu’elle essayait d’enlever debout devant le miroir. Oui, ça ce doit être énorme.
Tu crois que je ne t’ai pas vue en train de ranger tes mains si rapidement qu’elles ne pouvaient que s’être rendues coupables d’un exploration à la recherche de sécrétions corporelles :
- un grattage de cuir chevelu fortement desquamé, avec une chance supplémentaire au tirage de cheveux blancs ?
- un enrobage de miel de son auriculaire droit dans son conduit auditif ?
- un fouillage de cavités nasales dans le but d’extraire des résidus morveux plus ou moins humides ? ¤ spéciale dédicace à la flote : on y revient toujours, hein… ¤
- Oui, oui, réponds-je, d’un air que j’espère entendu, qui ne laisserait percer quoi que ce soit de dubitatif ou de vaguement dégoûté dans ma voix.
- Hé hé.
Je rêve ou elle est fière de sa trouvaille gluante ? Continue ta ligne droite dans entrer dans la consideration. Allez Jazz, stick to the script! Fais comme si de rien n’était…
- Ne le prenez pas mal, je sursaute à chaque fois que je tombe sur quelqu’un dans les WC. Bien Jazz.
- Ah, d’accord.
Alors que je soulage ma vessie, je me rends compte que mon interlocutrice doit me prendre pour une folle sans sujet de conversation qui prend peur à la moindre occasion, et comme de mon côté, je reste perplexe quant à ce qu’elle a voulu dire, je crois qu’on peut dire de cette première rencontre de la troisième nana ¤ d’où le titre de la note ¤ des bureaux que c’est un bon gros ratage.
¤ Si ça se trouve, elle était juste en train de réajuster sa lentille droite. ¤
Le sommeil menace d'envelopper mon corps tout entier : il est venu réclamer son dû et ne compte pas repartir bredouille.
Il guette le moindre moment de torpeur pour poser de nouveaux jalons, patiemment. Il sait qu'il aura ma peau. Tôt ou tard.
J'ai l'ai fui, comme un ami de longue date rendu momentanément indésirable par un caprice, comme un amant que l'on se refuse à voir sans pouvoir le quitter.
Plus qu’à mon habitude, je l'ai évité, réduisant son temps de visite à la portion congrue. Je ne veux pas le recevoir, mais je m'en veux de l'avoir délaissé quand vient l'heure de nous séparer.
Mes mâchoires s'ouvrent et se ferment dans une longue déclamation silencieuse.
Le monde qui semble plus pâle résonne de bruits étouffés, et le voile de fumée du dehors veut s'insinuer dedans.
Mes membres sont trop lourds, depuis combien de temps ? depuis toujours ?
Ecrire devient un effort.
Mon esprit s’embrume et mes pensées s’évaporent.
Je suis dans mon état de torpitude.
Je m'y suis plongée.
Torpitude
¤ rien que le yoga ne puisse régler cependant ¤
Même s'il me fait plutôt penser à une installation forcée sur un siège éjectable dont on ne maîtrise pas le déclenchement, le CPE doit être une bonne idée puisqu'il a déjà un projet de petit frère avec le CPL (Contrat Première Location) qui permettrait au propriétaire d'un logement de signer un bail de deux ans à l'issue duquel il lui serait possible de mettre le locataire à la rue.
Alors, parce que je suis plutôt partisan des bonnes idées, je suggère la mise en place des contrats suivants :
- Le CPV (Contrat de Première Voiture) permettant à l'acheteur d'un véhicule de le conserver à l'essais pendant une durée maximale de deux ans, à l'issue de laquelle il déciderait de l'acheter ou bien de le ramener au garage sans explication ;
- Le CPR (Contrat de Premier Repas) permettant au convive de goûter les plats de son choix et de quitter le restaurant sans payer ceux qui n'aurait pas appréciés ;
- Le CPM (Contrat Premier Mariage) permettant aux nouveaux époux de signer un contrat de mariage de deux ans à l'issue desquels la séparation serait possible, sans autre formalité, si l'un des deux n'est pas satisfait de l'autre.
Mais avant tout ça, je suggère aussi la création d'un CPP (Contrat de Premier Président) permettant aux citoyens d'élire le président de la république pour une période probatoire de deux ans à l'issue desquels un référendum national déciderait s'il est ou non autorisé à finir le quinquennat. Au fond, ça les inciterait peut-être à vérifier les " bonnes idées " de leurs premiers ministres
« On garde le contact » avait-elle écrit.
¤ Ouais, la preuve... ¤
Je continue de déchiffrer son écriture sur les carreaux Seyès.
Dans son esprit, je sens que les filaments de l’ampoule s’échauffent, et là, après avoir ménagé une de ces pauses théâtrales que j’affectionne, je lui livre les deux indices qui éclaireront ces vieux souvenirs dont je fais partie.
Ces deux mot auxquels elle fait allusion dans son texte sont ceux par lesquels nous différenciions à l’époque le simple bécot du vrai baiser, celui avec la langue. ¤ Ce sont des phrases apparemment innocentes comme cette dernière qui font éclater mon compteur de visites ! Youhou ! Parfois, y’a des gens qui cherchent de ces trucs, j’vous jure, hein ! ¤
L’ampoule est allumée.
« Haaaan, je vois maintenant ! » crie-t-elle avec ce mélange improbable d’emphase et de naturel que j’avais oublié chez elle. ¤ Oui bien non, je n’avais pas oublié, c’est que maintenant, mes oreilles ont entendu d’autres choses, d’autres voix, d’autres silences et elles perçoivent des sons plus fins, ou alors, elles se font trop d’idées, elles ont perdu leur innocence et sont devenues parano. Oui, ce doit être ça. J’entends des trucs qui n’existent pas, mes propres infrasons hallucinatoires qui me rendent méfiante envers les émotions les plus pures parfois. C’est nase de grandir parfois. ¤
Elle semble soulagée enfin d’avoir mis un visage sur la voix, ou alors que j’aie fini ma lecture, ou alors les deux.
« Oui, je vois c’est qui ».
Elle a toujours fait cette faute. Celle-ci et « quelle heure qu’il est, hon ? ».
Tiens, ça ne m’énerve plus, c’est à la fois rassurant et déroutant de savoir que ¤ comme Julio ¤ elle n’a pas chan-gyé, en quinze ans.
Pourrait-elle en dire autant de moi ?
- Alors, qui suis-je ?
- Heu, c’est le prénom-là, je n’arrive pas à m’en rappeler…
- Et pourtant, il n’est pas très commun.
- Ah, zut ! Je n’arrive pas…
- Et mon nom de famille ?
Elle le dit sans hésitation.
Paf ! ¤ c’est une onomatopée, pas mon nom de famille, je préfère préciser, que cela soit clair dans tous les esprits ¤
C’est bizarre. Enfin, pas trop finalement, je me souviens qu’au collège, au grand dam de ma mère, les profs nous appelaient souvent par notre nom de famille. Ca a dû la marquer.
- Oui ! C’est ça. C’est bien moi, mon prénom, c’est… Jazz.
- Oui, Jazz !
Comment a-t-elle pu oublier ?
Elle est à la limite de l’hystérie. Son cerveau a du mal à computer.
Trop de questions arrivent en même temps à son cerveau. Trop.
Si les rôles étaient inversés, je réagirais comme elle. Non, je serais moins naturelle, surprise mais sur mes gardes, pas envie que ça tourne aussi mal que d’autres prises de contact avec d’anciens camarades de classe. Elle a du courage. Ou… elle est naïve. Ou alors tous ces anciens camarades ont toujours été super heureux de la revoir, de l’entendre à nouveau. C’est vrai qu’elle faisait l’unanimité, alors que moi, malgré tous mes efforts ¤ aimez-moi, je vous en supplie ¤ ce n’était pas toujours le cas.
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la tête dans les nuages, parfois dans les étoiles
les pieds dans le plat, parfois sur terre
des fourmis dans les jambes, parfois sur le bout des doigts
mon blog-notes dans la salle de bains.
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