Le guide, Chai, me demande si je veux du bonheur.
J’ai confiance en lui, un homme qui parle si bien le français ne peut pas être mauvais.
Je réponds un grand oui. Mettons toutes les chances de notre côté, hein ?
Et là, sous mes yeux médusés, il passe le pouce sur le front d’une tête de bouddha recouverte de feuilles d’or avant d’appliquer les paillettes d’or fin sur mon propre front.
Je suis terrorisée. Il a touché une tête de bouddha avant de me toucher moi.
Je ne pensais même pas qu’on pouvait TOUCHER UNE TÊTE de statue ici.
Je me dis qu’il vient peut-être de me vouer à une damnation certaine dans mes vingt-huit prochaines vies, mais ce n’est pas bien grave, j’ai une compensation : quand le soleil tape sur mon front et que je bouge la tête en cadence, on dirait que je suis une boule à facettes.
Je fais des émules : d’autres gens du groupe demandent à Chai de leur procurer du bonheur, et voilà bientôt une bande de bienheureux au front doré, le sourire aux lèvres, chantant les vertus de l’amour et de la joie, back to the summer of love… ¤ Le sexe, les pétards et les fringues patchwork à franges en moins ¤
Nous faisons un petit tour dans le marché à côté des ruines où le Loup acquiert un couteau pour son père ¤ quelle étrange idée…¤ et moi un éventail pour ma propre personne ¤ y’a pas d’raison ¤.
Perché sur une branche, un petit garçon à l’air calme parle à sa famille.
Je demande à son père si je peux le prendre en photo avec ma fameuse phrase fétiche. Il accepte, je shoote, je montre la photo au fiston, au papa, à la maman, je remercie tout le monde « khorb khoun kha ».
Je cours rejoindre mon groupe dans les ruines d’un temple. Comme d’habitude, c’est beau.
Nous remontons dans le car pour aller à Lopburi, à 70 km de là.
En route, notre sémillant guide demande au chauffeur de s’arrêter : il y a… une rizière !¤ une parmi les 1876 que nous avons vu depuis notre arrivée, alors, pourquoi son choix s’est-il porté sur celle-là ? Mystère ¤
Nous descendons tous pour aller cueillir du riz.
C’est la première fois de ma vie que j’en vois d’aussi près à l’état naturel, enfin, dans une rizière quoi.
Eh bien, je peux vous dire, que c’est bas, genre bas comme au niveau du sol.
Chai nous dit tout sur la culture du riz et en profite pour nous apprendre que le massage thaï tire ses origines de l’agriculture : autrefois, les parents revenant de la rizière souffraient de douleurs aux lombaires et aux dorsales que seules un bon massage pouvait soulager. Tu m’étonnes.
Il paraît qu’il connaît une bonne adresse où nous pourrons nous faire masser pour notre plus grand bien-être. Je n’attends que ça.
Nous voici à Lopburi, ville connue pour les singes qui y évoluent en toute liberté.
Ils sont partout, dans la rue, réglant la circulation au carrefour, sur le toit des boutiques et à l’intérieur des maisons malgré toutes les précautions prise par les commerçants et les habitants. Mais il faut l’avouer, ils adorent ces petits animaux et les chassent toujours avec tendresse et bonne humeur, car ici, les singes sont adorés : ce sont les fils de Hanuman, le singe ami de Rama I, premier roi du Siam, et puis, ils attirent les touristes qui viennent les voir évoluer en toute liberté en milieu urbain.
Le QG de ces primates au regard troublant d’humanité ?
Un temple khmer, le San Phra Kha qui a trois chédis.
Nous achetons des fruits de lotus pour nourrir nos nouveaux amis et ils ne sont pas bégueules, ils tirent tout ce qui dépasse et les intrigue : lunettes, appareils photos, cheveux longs et culottes qui dépassent du pantalon ¤ voilà qui règlerait vite fait le problème des strings et des caleçons à l’école, moi, j’vous l’dis… ¤.
Ils ont si proches de nous, quelques chromosomes, quelques gènes seulement nous séparent et leurs expressions sont les mêmes que les nôtres et je m’attends presque à les entendre parler. 
L’un d’eux est obèse. Il se goinfre d’œufs, de cacahuètes, de tamarins, de tout ce qui lui tombe sous la main.
Ah qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de vous : singes curieux, touristes avides de photos, fidèles en train de prier dans le temple d’à côté.
(dautres photos sur Flickr)
Ce matin, levés de bonne heure, nous partons pour Ayuthaya, ancienne capitale du Siam, à 85 km de Bangkok.
Le long de la route se vendent, entre autres :
- des autels pour les esprits de la maison
- des enjoliveurs
- des fruits
- des saucisses
- des scooters à 15 000 bahts (soit 300 euros)
Les ruines des temples à Ayuthaya sont belles, je me crois dans un décor de film.
Je m’attends à voir débarquer Indiana Jones et son fouet d’un moment à l’autre.
Je me demande ce que je fais là, loin de chez moi, dans ce rêve qui n’en finit pas.
Je suis en Thaïlande, à l'autre bout du monde.
Il faut être prudent, regarder où on met les pieds. Les ruines commencent seulement à être réhabilitées, et fouillées par des pros, les Thaïs ayant longtemps négligé ces terres qui ont été le cadre d’innombrables guerres avec les Birmans.
A côté de son séant de près de 9,55 mètres de large, mon derrière paraît ¤ pour une fois ¤ tout petit.
Assis, il fait déjà 16 mètres de haut.
Rester assis, dans cette position toute la journée.
J’imagine que la moiteur de la nuit, quand les fidèles sont rentrés chez eux et que les moines sont endormis, le Bouddha assis détend ses membres de géant, en s’étirant de tout son long.
Il doit aussi masser sa mâchoire et ses joues crispées d’avoir souri toute la journée.
Il va sfaire un tour dans les ruines, avant de contempler le ciel et les étoiles, debout.
Il fait la roue et assouplit, étire une dernière fois ses muscles.
Et quand vient l’heure de retourner sur son piédestal, il sème derrière lui des grains de gazon nouveau à croissance ultra rapide pour masquer ses pas.
Quelques soirs par an, les images de Bouddha doivent faire une fête, comme un grand rassemblement, il y a des chaises pour les Bouddha debout, des cours de stretching pour leurs confrères assis et ils doivent parler des touristes, des étudiants en Beaux-Arts qui les restaurent, des fois où on a failli découvrir le pot-aux-roses sur leurs escapades nocturnes.
Ensuite, ils se quittent en se promettant de se revoir à la prochaine réunion.
Ha ! La statue a bougé !
Il a penché la tête vers moi et mettant l’index devant ses lèvres, il m’a dit "chut".
Si personne autour de moi ne semble s’émouvoir de la situation, c’est ¤ évidemment ¤ parce qu’ils ne voient pas ce que je vois.
Je fais un clin d’œil à Buddha. Avec moi, son secret sera bien gardé. Euh.. enfin...
- Dis Boudhha, je peux quand même en parler sur mon blog ?
Il manifeste son assentiment en fermant les yeux.
- Merci Buddha !
à suivre...
Le soir, après un saut dans la pistoche de l’hôtel, et un repos bien mérité, nous allons à un dîner spectacle.
Le guide avait précisé que les dames devaient se maquiller :
« ça fait du bien d’être belle... pour changer ! »
Je ne sais pas pourquoi il M’a regardée en disant ça.
C'est vrai, j'ai le cheveu fou. C'est vrai, j'ai des poches sous les yeux.
C'est vrai, je me promène en tongues et short.
OK, sur mon petit orteil gauche, le vernis s'est écaillé.
Mais je suis en vacances !
¤ et puis, comme on doit être debout toius les jours au pipirit' chantan/premier chant du coq, je mets au défi tout artifice cosmétique usuel de me rendre une apparence humaine. ¤
Dépitée, je fais quand même ¤ mauvaise ¤ mine de rien.
Le dîner est chouette : du riz, du bouillon avec des boules de bœuf, de la soupe piquante au lait de coco, du poulet au curry, des légumes-vapeur croquants.
Le spectacle est sympa, ce sont des danses folkloriques, mais nous sommes un peu loin de la scène. ¤ Et puis, c’est lent ¤. C’est beau. ¤ mais lent, mes amis ! ¤.
Le soir, nous décidons d’aller avec un autre couple visiter le marché de nuit de Pat Phong à Bangkok, célèbre pour ses imitations de grandes marques de luxe et les « filles qui travaillent » ¤ c'est la traduction littérale du mot "prostituée" en thaï. ¤.
Les montres Chanel se vendent entre 1 300 et 300 bahts (26 et 6 euros).
Dans les bars grands ouverts sur les rues du marché, les femmes se trémoussent, aguichant le passant, célibataire ou pas, homme ou pas, et attendant que les rabatteurs aient convaincu un touriste d’assister à une démo de Pussy Ping Pong ¤ ceux qui ont vu Priscilla Folle du Désert comprendront tout de suite, les autres doivent imaginer dans quels endroits -- habituellement utilisés à d'autres fins -- une femme peut faire disparaître une balle de tennis de table, avant de l'en expulser ¤.
You wanna get pussy ? You want some pussy Sir ? Madam ?
¤ Non, merci, je suis assez satisfaite de mon pussy.¤
Nous traversons la rue en moins de deux minutes, sans nous faire écraser ¤ ce qui relève de l’exploit car en Thaïlande, les automobilistes sont connus pour ne considérer les feux tricolores et les passages cloutés comme de simples indications à la valeur symboliquement abstraite et totalement ignorable, si si, je vous assure, les Thaïs eux-mêmes reconnaissent volontiers qu'ils sont dingues au volant. ¤ et tout ça pour prendre en photo un Ronald Mc Donald en train de faire le wai, le salut traditionnel.
à suivre...
Je déglutis difficilement, et consciente de la défaite qui s’annonce, la gorge nouée, je lance encore une fois ¤ en me promettant que c’est la dernière fois que j’écorche l’idiome ¤ je répète tout de même avec la mine craintive de l’élève de CP qui regarde la maîtresse après avoir déchiffré un mot difficile :
« Thay rouup day may kha ? »
Incrédule, ses yeux me scannent quelques instants, jusqu'à ce que...
Oui, je crois lire dans ses yeux l’éclair de la compréhension ! Contact établi ! Yessss !
Contrairement au petit lard de la veille, elle est impressionnée ¤ mouais, je sais… ¤ par ma maîtrise du thaï.
Elle en oublie presque de répondre et finit par lâcher dans un sourire que son appareil dentaire fait étinceler : « may dai ! »
Ha !
Non seulement elle a compris, mais en plus, elle interpelle ses amies en leur répétant mon : « thay rouup ». Je me sens aussi fière que si j’avais réussi à mettre une bonne claque à mon ancienne boss en la traitant de couillonne épaisse. ¤ Ca vaut bien une petite danse de la victoire ? Non ? bon… OK. Mais prend-toi ça dans la face, toi, le petit ricaneur, impénitent de la veille. ¤
Je prends en photo mes nouvelles amies, j’ai gagné ma journée et je toise le Loup qui a ¤ enfin ¤ compris que j’ai en ma possession un pouvoir terrible : quelques mots de thaï.
Il sait désormais que je peux donc le faire passer, à son insu, pour un ignoble négrier, un tortionnaire, un imbécile en associant quelques mots dans la langue locale. ¤ Je me suis déjà entraînée à saper sa réputation auprès de la boulangère qui, si elle n’a pas compris que je délirais totalement, doit penser que je suis une sainte de rester avec un gars qui m’a pris mes papiers et m’oblige à aller chercher le pain à 07h00 du mat’ alors qu’il fait la grasse mat’. Je sais, je suis diabolique. Vous tremblez de peur tellement mon esprit est vilain. Je le sens. ¤
- Good morning !
- Sa wat dee Kha !
La jeune écolière au sourire émail et acier veut me poser des questions en anglais, c’est pour son école, et me demande si je veux bien répondre à des questions en anglais pour son école, et elle me montre qu’elle s’est munie d’un petit magnétophone grâce auquel elle enregistrera mes réactions et paroles extrêmement intéressantes.
Je dis oui à tout. Moi, j’aime bien me faire interviewer.
Elle appelle une amie restée en retrait.
Les questions portent d’abord sur moi, d’où je viens, puis on embraye sur la Thaïlande, si c’est la première fois que je viens, ce que je suis venue y faire, depuis combien de temps j’y suis, et pour combien de jours encore, ce que j’aime, ce qui me plaît le plus.
A chacune de mes réponses, l’intervieweuse découvre largement son appareil dentaire dans un sourire que partage son ingénieure du son qui, tout de même concentrée sur son travail, continue de s’assurer que le magnéto fonctionne comme il faut. Toutes deux opinent du chef en cadence, à chacun de mes mots, paraissant contentes soit de mes réponses, soit de leur compréhension de ce que je dis, soit de l’avancée de leur devoir, soit de la vie, soit de tout ça parce qu’elles sont Thaïes et que le sourire ici est une seconde nature.
¤ J’ai l’impression que d’ici la fin du séjour, j’aurai amplement le temps de contempler un nombre incalculable de dents. ¤
La joie qui se lit sur leur visage me fait sourire aussi : moi, j’aime bien me faire interviewer.
¤ Si vous pensez que je me répète, c'est bien, ça veut dire que vous suivez : 2 bons points pour les fayots. ¤

A la fin de cette entrevue très mignonne, elles me demandent si elles peuvent me prendre en photo.
Je réponds dans leur langue : may day !
Ca veut dire, « c’est possible. »
La fierté doit déformer mon visage, j’ai envie d’exécuter une petite danse de la victoire comme ça, là, au sein du Palais Royal, mais cette partie de ma conscience qui m’avise sagement en certaines occasions critiques ¤ par exemple, quand je suis sur le point d’acheter des bas résilles orange, de « Bonjour Monsieur » à une dame un peu androgyne, d’éclater de rire quand mon boss se radine avec sa banane porte-feuille, oui, on en vend encore, et non, mon boss n’est pas épicier et ne fait pas les marchés ¤ m’envoie des messages d’alerte du genre « YOU'RE ABOUT TO DO SOME KIND OF A BAD MOVE, BABY! BAD MOVE! »
Donc, écoutant mon conseiller intérieur, dignement, je me rapproche de mon intervieweuse qu’elle était trop sympa et une troisième fille vient nous prendre en photo. ¤ Un sens de la répartition des tâches d’inspiration taylorienne, ces gamines ¤
Clic-clac ! La photo est prise.
Je suis une géante à côté de ces filles, moi si marron foncé (j’ai déjà beaucoup bronzé, chouette !) le cheveu en folie et elles, si pâles, les cheveux disciplinés. Ca va les faire marrer en classe !
Je décide de garder aussi un souvenir de cette rencontre et je réitère, sur un ton malassuré, mon désormais célèbre : « Thai rouup day may kha ? »
Elle me regarde, les yeux écarquillés…
à suivre...
L’eau est partout où nous allons : le long des routes il y a des marais salants, des mares, de petits canaux.
Sur des panneaux verts, en lettres blanches, se détache le nom des villes écrit en thaï et dans leur transcription en alphabet romain.
Des photos de la famille royale, des députés émaillent notre chemin.
J’ai compté plus d’une centaine de drapeaux thaïlandais accompagnés de ceux de la reine ou du roi.
Notre guide chante Comme d’habitude.
Il a découvert le français en écoutant des disques de Mireille Mathieu et a perfectionné sa pratique sur les bancs de l’Alliance Française et avec ses voisins, un couple franco-thaï.
Assis derrière nous, un vieux con qui sait tout parle encore et je refuse de m’énerver plus que ça. Je suis en vacances. Zen.
Le déjeuner à l’hôtel SD avenue est a-roi comme on dit ici. Délicieux !
La salade épicée de papayes a un goût céleste. Ca pique mais c’est tellement bon que j’en redemande. Ma langue malmenée se console enfin avec un dessert étrange : une soupe glacée de bonbons locaux (un peu comme des haribos).
Le Palais Royal est constitué de tout un tas de belles constructions : Chaque roi a fait construire un bâtiment dans le Palais Royal, aussi y voit-on se côtoyer plusieurs écoles architecturales, du classique italien, du Renaissance, un édifice de style victorien…
Sur un mur d’enceinte long de quelques kilomètres court une fresque foisonnant de détails, qui raconte l’histoire des premiers rois thaïs. Les effets de perspective, le soin apporté aux détails, les couleurs, les sentiments qui naissent de la contemplation de cette œuvre monumentale sont inexplicables.
Pieds nus, nous foulons le sol du célèbre Wat Phra keo où médite le Bouddha de jade. Il n’est guère plus grand que le Manneken Pis, mais beaucoup plus protégé que son cousin belge : il est interdit de le prendre en photo de près.
Il est petit mais impressionnant car il est haut placé.
Les bouddhistes estiment que rien ne doit être plus haut que la tête de Bouddha.
De même, quand on rencontre un moine ou une personne âgée, un dignitaire, etc. il faut baisser la tête de telle sorte qu’elle soit plus bas que celle de notre honorable vis-à-vis.
Alors que nous remettons nos chaussures à la sortie du temple, j’aperçois quelques écolières en uniforme : jupe marine plissée et blouse blanche.
Elles se déplacent en grappe et ont l’air à l’affût de quelque chose.
L’une d’elles me regarde, et timidement, se retourne vers les autres qui ne tardent pas à la pousser vers moi. Elle hésite, minaude, et interroge ses camarades. Mon sourire semble lui donne le courage qui lui manque. Le petit groupe s’approche. Elle avance de deux pas et me dit :
- Hello!
- Sa wat dee Kha!
à suivre...
je me demandais si,
au même titre que les années bisextiles,
il y avait aussi
des années homosextiles
¤ Non, parce que bon, c'est important à savoir. ¤
Pour des raisons différentes, Célia et moi avions été abandonnées toutes les deux par nos chéris, aussi avons-nous décidé de nous bouger et d'aller voir ce qui se passait dans Montmartre.
Je me suis habillée vite et chaudement pour aller chercher mon amie.
Je savais que, dehors il faisait froid, et dans le coeur de Célia aussi.
Première destination, la Basilique.
Il devait y avoir des expériences, des couleurs, du son, de l'animation.
Mais voilà.
Rien n'avait encore vraiment commencé et nous n'avions pas la force d'attendre.
Seul le stand Senseo nous a attirées, un moment.
Nous avons regardé la carte sous les yeux de ces deux jeunes femmes dans leur col roulé blanc qui attendaient avec le sourire de nous servir.
Mais le café, moi, je n'en bois pas : après cinq minutes de folle excitation, j'ai l'envie de sombrer dans un sommeil sans fond. Célia n'ont plus n'en a pas pris. Je ne sais pas pourquoi.
Les guitaristes sur les marches du Sacré Coeur accordaient leur instrument sur fond de bavardages populaires. Un vacarme, mes amis, un vacarme !
Place du Tertre, toujours les peintres, toujours les caricaturistes, toujours les découpeurs de silhouettes, toujours les gens attablés, toujours ces airs d'accordéons pour ne pas décevoir les touristes à la recherches d'images d'Epinal, mais pas encore les expériences scientifiques marrantes comme c'était écrit sur le programme.
Alors, nous avons décidé d'aller vers Abbesses, dans l'église Saint-Jean il y avait un concert. "Organism" nous disait le programme.
Nous avons fait croire à un homme que nous l'aurions pisté comme du gibier avant de le torturer s'il nous avait mal indiqué notre chemin. Il ne savait pas s'il avait affaire à deux filles très drôles, ou à deux folles très dangereuses, mais il a ri, juste un peu.
Sur la route, à un moment, nous avons toutes les deux pilé net : nous venions à peine de dépasser une fenêtre ouverte : Derrière, quatre personnes : une Blanche, Un Noir, Un indien, Une Arabe.
Les trois derniers dansaient, comme au Macumba, sur la BO du flic de Beverly Hills sauce techno.
Back to the 80's.
Dans leur monde.
En transe chamanique.
Ils ont mis au moins 10 secondes à voir la nana qui s'agitait au son de leur chaîne hi-fi, dans la rue. Mais quand, enfin, ils m'ont vue me trémousser, ils m'ont acclamée en applaudissant.
J'ai arrêté le show, un peu trop vite aux goût de mes fans/coreligionnaires en transe chamanique, devant une Célia restée incrédule.
Il n'y a qu'ensemble que nous assistons à de telles scènes. Mais c'est en général le vendredi soir ou dans la rue Cadet. Ne nous demandez pas pourquoi mais c'est un fait avéré.
Nous avons fini par déboucher sur la place des Abbesses, et la queue sans fin qui s'étirait à mesure que les gens arrivaient par les ruelles du haut XVIIIe nous a découragées.
Pourtant, je n'avais jamais eu autant envie d'aller à l'église que ce samedi soir.
Changement de cap.
Remplir nos panses.
Premier resto : fermé. Dommage, j'avais envie de le tester à mon tour.
Second resto : probablement plein. Laissons tomber.
Idée : pourquoi pas le petit japonais tenu par des vietnamo-lao-thaïlandais ?
Banco.
Il est tout près de cet endroit où Célia et moi nous sommes connues. L'agence.
Quoi que nous fassions, il y aura toujours un bout de nous qui restera là.
C'est drôle de voir que nous avons voulu en sortir pendant tant de temps, et que plus de deux ans après, tout nous ramène toujours dans ce coin. Nos amours, nos amis, nos souvenirs. Honteusement, mais avec délice. Nous restons en orbite autour de ce fichu
Au restal, nous étions les dernières clientes et nous avons bien mangé. Des makis frais et fondants.
Le wasabi. Le gingembre. Les baguettes en bois.
Célia n'a pas de force. Elle qui me fonçait dessus dans l'ascenceur. A l'agence.
La vie est une chienne. Enragée. Affamée. Entêtée. Affable.
Et parfois, on n'a pas envie de jouer, juste envie de prendre un pause dans un canapé. Mais la chienne continue de nous faire avancer en tirant sur la laisse et menace de nous mordre, de fuguer, de nous abandonner.
Le wasabi, le gingembre, les baguettes et la sauce sucrée qui a du mal à couler.
Ma perte d'inspiration, mes doutes, ceux que Célia tait, ses envies professionnelles -- les seules auxquelles il est encore réaliste de penser dans sa situation. Un détour par sa santé mentale et sentimentale comme le dit Martin Rappeneau.
Les encouragements de Célia amie de toujours depuis 5 ans. Le théâtre, ma passion enfouie.
Célia a payé l'addition.
Le cuistot nous a parlé de ses enfants. "Celui-ci" et "celui-là" disait-il en montrant les photos derrière son comptoir. Ses enfants parlent tant de langues déjà.
"Il faut trouver le bouton et l'actionner" c'est sa recette pour l'amour. Ca et l'éternel "Il arrive quand on ne s'y attend pas."
¤ Mouais, donnez-moi un scoop ! ¤
Célia a eu envie de rentrer, mais elle ne se plaignait pas. Pas le genre de la maison. Mais p*tain, elle souffre, elle en bave.
Je l'ai raccompagnée à sa porte.
Son colocataire futur-ex homme de sa vie était rentré. J'avais un peu peur pour elle. Elle a mal en silence, elle vit en silence. Elle qui est "so loud", elle dont la joie résonne, elle qui n'a pas assez ri dans sa vie, elle doit attendre la fin de cette autre histoire d'amour sans logique.
J'ai pris le métro. Dans le couloir étrangement désert pour l'heure et pour le coin, est arrivée en face de moi une jeune brindille tailleur sombre étroit, petits talons, petit sac de bon goût et bouteille d'eau à la main. Elle s'est dirigée vers moi, dans cette démarche que les jupes . Que me voulait-elle ?
Elle voulait savoir comment faire pour aller à la Place de Clichy depuis Barbès.
Elle n'était pas du coin. C'était certain. Tout le monde sait qu'il faut prendre la 2, vers l'est.
Je lui ai montré sur la carte. Elle s'est rapprochée de moi. Elle me parlait tout près, chose à la limite du supportable pour une Parisienne jalouse de son espace vital, comme moi.
Elle m'a regardée et m'a souri, gênée.
- Je suis un homme, ne me jugez pas.
Je savais, j'avais vu ses traits un peu masculin, j'avais entendu sa voix encore grave et je reviens d'une semaine à Pattaya, en Thaïlande.
- Je suis une femme, ne me jugez pas.
Elle a ri en fermant les yeux, et je l'ai complimentée sur son maquillage.
- Oh, merci ! C'est vrai, vous trouvez ? Vous êtes gentille. Vous savez, je suis un homme, mais je dois aller à un spectacle ce soir, et il faut s'habiller en femme. Tout le monde me regarde, c'est pour ça que je vous ai dit de ne pas me juger.
- Ah, d'accord. Pas de problème. Je peux vous accompagner vers la bonne direction, OK ?
- Vous feriez ça ? Non, merci, ça va vous faire marcher.
- Non, vous rigolez, c'est tout près, mais comme ça, vous serez sur le bon quai.
Elle m'a raconté qu'elle avait été repérée dans sa ville, à Pau, où elle était déjà connue pour ses spectacles transformistes, et que là, elle allait faire son premier show à Paris et il fallait qu'elle soit déjà en tenue.
Je me disais qu'elle devait avoir le trac pour son spectacle, et que ça ne devait pas être facile pour elle de demander son chemin à la première personne venue, à Paris. Mais elle s'était adressée à la bonne personne, je crois.
Les gens la regardaient, en effet, mais je ne saurais dire ce qu'exprimaient leurs regards. Etre dévisagée, même sans être transformiste, c'est pénible. C'est comme quand je vais dans le XVIe, les rares fois où j'y mets les pieds : les gens bon teint, BCBG, petit carré Hermès noué autour du cou, Todd's au pied, poussant Théodore, le petit dernier dans sa poussette dernier cri, me regardent bizarrement, pas l'habitude de voir des Noirs qui ne sont ni des mannequins, ni des femmes de ménage au... black.
Parfois, ça me fait marrer, d'autres fois, ça me gave vite. Pas envie d'être une bête curieuse.
J'ai dit à ma :
- Et puis, qu'est-ce qu'on s'en fout du regard des gens, c'est probablement de la jalousie !
- Oui ! hi hi hi !
- Voilà, c'est là, prenez plutôt les escliers, l'escalator ne fonctionne pas.
- Ah merci ! Merci beaucop.
- De rien.
- C'est ici qu'on se sépare ?
- Eh oui.
- Bon, ben au revoir.
On s'est claqué la bise.
- Merde pour votre spectacle, hein !
- Oh, merci. Elle a mis ses mains sur le coeur dans un geste de comédienne. Bon week-end à vous.
- Bon spectacle.
Petits signes de main.
J'ai repris mon chemin.
Dire qu'il faut tomber sur un transformiste palois pour trouver un peu de chaleur humaine dans le métro à Paris.
Et Célia qui n'est pas là pour voir ça. Il faudrait que je lui dise.
Je suis rentrée chez moi.
J'ai pris une douche chaude avant d'ajouter quelques rangs à l'écharpe que je tricote avec amour pour ma gorge fragile. A l'allure où je vais, j'en aurais fini pour le mois de janvier. ¤ janvier 2007, bien entendu ¤
Le Loup est arrivé peu de temps après. J'étais contente, c'était l'heure du dodo.












