Mama Jazz no está para bromas*

Publié le par Jazz

L’un de mes patrons, que je surnomme Bud en référence à Bud Spencer ¤ c’est son sosie, et comme si ça ne suffisait pas, il est flanqué d’un acolyte que je me plais à appeler Terence et qui, vous l’aurez deviné, est un grand blond aux yeux clairs ¤ entre dans le bureau et bifurque tout de suite vers la gauche pour se diriger droit vers moi. Plusieurs possibilités. En général il vient me voir pour

-         me réclamer pour la douzième fois en une heure le numéro de l’agence de communication que je lui ai déjà noté sur une nuée de post-it, envoyé par e-mail, fait apprendre par cœur ¤ un jour, je vais lui faire mettre un piercing à l’arcade sourcilière avec une petite chaîne au bout de laquelle pendra un petit miroir de courtoisie grâce auquel il pourra déchiffrer ce fichu numéro que je lui aurait fait tatouer à l’envers sur le front ¤ avant de se rétracter et de me demander d’appeler moi-même l’agence pour demander de deviser son énième fantaisie de la journée qu’il aura oubliée aussi vite que l’idée lui est venue ; exemple : « ça coûte combien de faire réimprimer pour demain ¤ samedi 14 juillet ¤ midi ¤ en un milliard quatre cent vingt-neuf exemplaires ¤ une plaquette librement inspirée du document officiel ¤ comprendre « qui est bourrée de faute et n’a plus rien à voir avec l’original » ¤, en gris et rouge ¤ tons totalement à l’opposé de ceux qui sont définis dans la p*tain de charte graphique de référence ¤ ? »

-         me poser une de ces questions dont la réponse est invariablement « dans l’Intranet, comme il se doit ».

-         me taxer des sous pour s’acheter un sandwich au foie gras / faire le plein de sa moto de riche / rembourser Roland qui lui a payé trois cafés, deux sodas et un thé à la menthe.[rayer les mentions inutiles]

-         me filer une tâche sans que ni la personne qui en est l’unique responsable désigné depuis le début, ni moi qui avance à l’aveuglette et qui vais me faire engueuler par la personne sus-citée, ne soit au courant du travail de l’autre, ¤ on appelle ça aussi « foutre la merde et se barrer en courant » ¤

-         me montrer sa dernière acquisition au nom de l’entreprise ; exemple : une série de dessins originaux certes beaux, mais hors de prix ¤ surtout quand le budget flirte avec les centimes d’euros ¤ , qu’il a commandé à un de ses amis, sans en parler à quiconque.

 

Il approche…

-         Salut

-         Re !

-         Dis-moi, doucereux, tu aurais du temps cet après-midi ?


Oh, quel ange, il veut juste savoir si j’ai du temps… Prudence, tout de même.


-         Ca dépend pour quoi.

-         Pour le site web.

-         Ah oui ? ¤ il sait qu’il y a un site web ? ¤

-         Voilà, j’ai besoin que tu me dises comment je peux faire pour apporter ma contribution… Tu sais taper directement dans le bidule ¤ comprendre « code html » ¤, toi ?

-         Non ¤ demi-mensonge : bien que n’ayant pas encore suivi ma formation html, je sais très bien entre quelles balises il faut introduire du texte à ajouter… ¤, de toutes les façons, c’est Reynald qui a la mainmise sur le site, tout doit passer par lui.

-         Ah, d’accord. Comment je fais alors ?

-         Il suffit de taper tes textes ¤ tu sais, ceux qu’on te réclames depuis trois -- que dis-je ?--  sept mois et que toi seul est en mesure d’écrire parce que tu fais de la rétention d’info comme un dingue ? ¤ dans Word ou Wordpad et de lui envoyer.

-         Ah, oui, mais j’ai horreur de travailler seul. ¤ première nouvelle : il travaille !?¤

-         Ah oui, mais moi, j’ai horreur de travailler à plusieurs quand on pourrait travailler tout seul, que ça irait plus vite pour tout le monde et que ça me permettrait de travailler à autre chose. Mais ce n'est que mon opinion, et je ne sais pas si elle compte, après tout.

-        

-         C’est pour la partie fournisseurs ?

-         Heu…

 

Devant l’inhabituel manque de répartie de mon interlocuteur dont le teint s’est brouillé tout soudain ¤ serait-ce en réaction à mon imprévisible et candide mais néanmoins franche et brute déclaration ? Le pauvre… ¤, je continue mon boulot, l’air de rien, sans un regard pour lui. Après une bonne minute de silence ¤ si on ne compte pas les chuchotements et ricanements de mon collègue toujours prêt à soutenir les initiatives visant à déboulonner le patronnat ¤, la contemplation d’un air absorbé de mon écran et la célébration intérieure de ma phrase assassine sous des airs anodins m’avaient fait oublier la présence de Bud.
Interrompant sa respiration si proche du ronflement, il reprend enfin :

 

-         Ben, ça serait pour remplir la partie « devenir fournisseur ».

-         C’est déjà fait, lui ai-je assuré en lui montrant la page remplie du site.

-         Bon, pour la partie « avantages », c’est du blabla à faire, pas trop difficile.

-         ¤ silence dubitatif ¤

-         Et puis pour…

-         Tu parles des tarifs qui sont intégrés depuis une semaine ?

-         Ah, d’accord, c’est fait. Et puis…

-         Ouiiiiii ?

-         Non, c’est bon, je vais me débrouiller, donc, dans Word, hein ?

-         Oui.

-          Heu… c’est quoi l’adresse du site ? ¤ il ne connaît pas non plus l’adresse du site, faisant une ultime injure à l’équipe qui travaille dessus depuis des mois et dont il est censé faire partie… ¤

-         http://12xrt.35, c’est en local, tu ne peux y avoir accès que si tu te connectes depuis le bureau. ¤ on lui a déjà dit vingt fois, mais il serait fichu de me rappeler de chez lui en pleurnichant « comment ça s'fait que [Terence] peut voir le site, lui depuis le boulot, et moi, ça marche pas ici ? je comprends pas… » ¤

 

Il voulait que je tape, comme je l’ai déjà fait tant trop de fois, sous sa dictée un document verbeux, incompréhensible, mal tourné qu’il aurait très bien pu se farcir tout seul s’il ne se faisait pas passer pour un handicapé de Word et s’il comprenait que « chargé de communication » ce n’est pas ¤ toujours ¤ un nom techniciennedesurfacisé qui signifie en fait « ma secrétaire personnelle » ou « mon esclave du clavier qui corrige les fautes et rend mes phrases intelligibles » ou encore « nana qui n’a rien d’autre à faire qu’être à ta disposition ».

Bon, d’accord, mon boulot ressemble tragiquement, de plus en plus, à du secrétariat de base qu’à de la communication, mais parfois, je n’en peux plus qu’on m’« oublie » commodément et de manière quasi-systématique sur tous les projets de comm’ et qu’on m’appelle pour la moindre pétouille de rangement de dossiers, de recensement de cartes de visite restantes, ou autres conneries dont je ne suis pas responsable et dont je n’ai, que cela soit dit, plutôt rien à battre.

 

¡ Hoy, no estoy para bromas !

 

 

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* « La mère Jazz est de mauvais poil ! »

En 4ème ou était-ce en 3ème, nous avions étudié un texte intitulé : « Mamá Elena no está para bromas ». C’était un extrait du livre Les Epices de la Passion [titre orignial : Como Agua para Chocolate] de Laura Esquivel, adapté au cinéma dans une œuvre éponyme par son mari, le réalisateur Alfonso Arau. L’histoire se déroule pendant la révolution mexicaine, dans une famille où la benjamine doit, comme il était de coutume à l’époque rester célibataire pour s’occuper de la mamá. Je n’ai pas lu le bouquin, mis à part ce texte au collège, mais je garde un très bon souvenir du film qui était tour à tour drôle et triste et donnait envie de faire la cuisine et l'amour.

Publié dans tripalium delirium

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Jazz 09/03/2006 18:47

@alex : T'es qui toi ?Cette question brusque ne devrais pas  te choquer car il semble que tu ne t'encombres pas de formules de politesses in extenso dans tes demandes.Seconde question : pourquoi veux-tu que je te fasse un résumé de ce texte que j'ai dû étudier depuis plus de 13 ans ?Si la réponse est : "en fait, j'ai toujours hésité à lire le bouquin et je voudrais que quelqu'un me le pitche, pour que je m'en fasse une meilleure idée et prenne une décision", alors, pas de problème. Enfin, si, problème, parce que le texte n'est peut-être pas représentatif du livre, et que de toutes les façons, je ne me rappelle pas la teneur exacte du texte.Si, en revanche, la réponse est "heu, parce que j'ai un devoir à faire et j'ai pas envie de me fouler, quoi, alors, jme disait que tu pourrais te farcir le boulot à ma place, tranquille, tu vois", alors, dégage, passe un peu moins de temps à chercher sur le net des moyens de fuir le boulot (tu auras tout le temps de faire ça après, si ton boulot le prermet, mais pour ça, il faut au moins avoir étudié un minimum) et plonge-toi davantage dans les bouquins, tu verras que ça fera tout drôle à ton cerveau (attention, risque de picotements intenses). Ne lis même pas la fin de ce commentaire, va, cours, vole t'instruire, qui que tu sois.Pardonne ma petitesse d'esprit, mais j'ai du mal à imaginer une autre réponse venant de toi que je ne connais pas (je fais parfois des jugements à l'emporte-pièce), donc, n'hésite pas à éclairer mon monde si d'aventure d'autres raisons motivaient ta demande. Merci.

alex 06/03/2006 21:45

tu pourrait me faire un resumé de ton texte etudié en 3eme sur mama elena no esta para bromas? jte remercie
 

Jazz 25/01/2006 17:43

Et je ne te parle même pas de l'expression que j'avais en disant ça !

Jid 23/01/2006 21:01

on te sent bien remontée sur ce coup là ;-)

Jazz 18/01/2006 16:55

C'est vrai qu'il aura au moins servi à ça...