En sortant du boulot, je me rends à larrêt de métro, qui se trouve être un terminus avec une voie de chaque côté du quai. La prochaine rame à partir est indiquée par un panneau lumineux.
€ Certains ny prêtant pas toujours attention prennent place dans la rame qui ne part pas tout de suite. Quelquefois « sauvés » par une âme charitable qui, experte en déchiffrage de panneaux lumineux, les prévient. Dautres fois, sactivant quand la sonnerie de départ retentit, réalisant leur erreur, et affichant des mines piteuses quand les portes automatiques leur claquent finalement au nez. €
Un soir, après un coup dil au panneau, alors que jallais masseoir dans le métro et attendre gentiment quil démarre, japerçois, sur le quai, cet homme à la canne blanche. Seul.
Je mapproche de lui, et lui dit dune voix douce (comprenez, les cannes minspirent un respect craintif) : « Monsieur, excusez-moi, le métro qui part est derrière vous ».
Il ne semble pas mentendre.
Je menhardis, lui tapote gentiment lépaule, prête à déguerpir au moindre mouvement hostile de canne.
Il tourne la tête et sourit. Je fixe ses grosses lunettes sombres.
- Excusez-moi Monsieur, le métro qui part se trouve derrière vous.
- Ah, merci Madame. Ca me rassure, je nai pas une voix dhomme.
Sur ce, il fait un demi-tour et se dirige droit vers le panneau daffichage du plan du métro.
- De rien Monsieuuuuuuur. Je le rattrape par le bras et évite la catastrophe.
Mais dans ma manuvre, je me prends un coup de canne blanche dans le tibia. Aïe !
- Excusez-moi.
Il articule bien ces trois mots, mais ils sont prononcés avec la fatigue de ceux qui les ont déjà dits cent fois, mille fois. Un automatisme. Chaque jour, du bout de sa canne, il doit toucher quoi ? des dizaines de personnes ? Plus ? Et à chaque fois, leur dire : « pardon », « excusez-moi », « désolé », « je ne vous ai pas fait mal ?»
- Ce n'est rien. Plus de peur que de mal Monsieur.
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Souvenir. Je me rappelle.
Une fois, devant moi, une dame est montée sur ses grands chevaux, invectivant le pauvre jeune homme aveugle qui lavait effleurée de sa canne sans lui demander pardon en y mettant plus de forme quun simple « désolé ».
Jai pensé « quelle conne », jai dit « votre vie est tellement dure, cest vrai, un coup de canne, cest le pompon ! ». Elle sest tue, honteuse, fuyant les remarques des autres témoins outrés de la scène.
Pas marrante la vie daveugle.
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Nous avons contourné le panneau quil navait pas détecté avec sa canne. Il sest installé en me remerciant.
Jai passé tout le trajet en métro à penser que ce monsieur devait faire confiance aux gens qui lui indiquaient son chemin, laidaient à traverser, lui rendaient la monnaie. Avoir confiance en la bonté des gens, même si certains sont cruels, doivent lui jouer des tours, mal lorienter (avec ou sans mauvais dessein dailleurs).
La confiance aveugle.
Une définition autre dans ma tête depuis ce jour.
Jai réfléchi aussi au fait que les aveugles, comme dautres handicapés, doivent supporter la condescendance des « valides », leurs humeurs, leurs constructions inadaptées.
Jétai tellement dans mes pensée que jai failli rater mon arrêt.
Les portes se sont fermées derrière moi et je suis restée là sur le quai, interdite.
Javais oublié de lui demander où il descendait.
Jaurais peut-être pu laider à compter le nombre de stations le séparant de son arrêt.
Mais je pense que quelquun dautre la aidé.
Parfois aussi, je fais preuve de confiance aveugle en le genre humain.
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P.S. : Se souvenir quune canne blanche, ça sert à se diriger, pas à frapper.
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