Mercredi 14 décembre 2005
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15:29
TicMadame se plante devant moi et me dit "c'est bon Jazz, on peut y aller".
Je tombe des nues. C’est elle Mademoiselle G, mon rendez-vous de ce soir.
Pas de main serrée, pas de présentation, pas d'excuse pour le retard. Rien.
Elle m’indique la salle de torture et nous verrouille à l’intérieur.
Elle me demande si je préfère parler de moi ou entendre parler de la boîte en premier. D'habitude, je laisse la main, mais là, il me faut trouver des repères, alors, je commence à parler de moi.
Au début, elle arbore un visage de marbre que rien n’attaque. Peut-être pense-t-elle que sourire est un supplice, et que rire entraînerait une mort certaine dans des souffrances indescriptibles.
Ensuite, elle pose des questions de base, prend quelques notes, dodeline légèrement de la tête pour marquer une désapprobation silencieuse mais grandissante. Pas de doute, elle va me tomber dessus à bras raccourcis dans 5… 4… 3… 2…
Comme dit, comme fait : Elle me coupe en plein milieu d’une phrase.
Un coup d’œil à ma montre, l’entretien a commencé il y a à peine 10 minutes.
Elle m'impose le tutoiement. Le verdict tombe : je suis "jolie", "sympa et tout et tout", mais ça ne suffit pas. Je ne connais pas les bases du métier, je ne sais pas faire grand chose, je n'ai pas assez d'expérience, je ne peux rien apporter à leur équipe, je vais me faire "pilonner".Je n'ai guère appris de choses utiles depuis mon entrée sur le marché du travail, mais ce n'est pas trop ma faute parce que je n'ai pas été formée par mon premier employeur. Je ne correspond pas à ce qu'elle cherche. Mais je suis encore jeune et j'ai encore le temps de redresser la barre. Je dois m'estimer heureuse qu'elle me parle franchement et qu'elle me dise ce qu'elle pense de moi parce qu'elle aurait pu juste me faire savoir que mon profil ne correspondait pas, et penser en son for intérieur "non, mais quelle connassse, elle se prend pour qui". Mais là, elle me fait une fleur. ¤ J’ai tellement de chance que j’ai du mal à m’en rendre compte. ¤
Je suis choquée, anéantie, la-min-née, humiliée.
C’est la première fois de ma vie qu’un entretien se passe aussi mal. C’est la première fois de ma vie qu’un entretien se passe mal d’ailleurs.
Mais je ne vais pas me laisser piétiner sans me battre. Non, non, non.
Je riposte, gentiment. Je lui fait remarquer que même dans le cas hypothétique où j'aurais été d'accord avec elle sur le fait que mon premier employeur ne m’ait pas suffisamment formée, je ne pouvais pas arriver dans un entretien et l'incriminer, comment un recruteur perçoit-il un candidat qui n'hésite pas à cracher sur ceux qui lui ont donné un emploi ? Elle rétorque qu'il y a une manière de le dire. Laquelle ? j'insiste. Elle ne sait pas, mais c'est toujours possible m’assure-t-elle.
Je masque mon envie de briser chacun des os de son petit corps derrière un sourire d’écolière écoutant pieusement sa maîtresse. Je joue à fond le rôle de la fille nulle qui a trop de choses à apprendre pour être embauchable, peut-être parce qu’elle a réussi à me convaincre que je l’étais, mais aussi pour voir jusqu’où elle peut aller dans l’outrage.
Je me montre ainsi avide des conseils de cette grande patronne qui me fait don d’un peu de son temps, et à force de questions, elle est tellement flattée de mon intérêt qu’elle finit par m’apprendre qu’elle a commis des erreurs de recrutement autrefois. Elle me propose même de rencontrer cette jeune femme qu'elle a embauchée, qui a eu le même parcours que moi et qu’elle a du rétrograder très vite parce qu’elle n’avait pas le niveau suffisant…
Elle ouvre une porte, et fait entrer… Boulotte ! TicMadame lui met mon CV sous le nez et lui demande à qui cela lui fait penser. Boulotte hésite, elle a l'air de savoir ce qui l'attend si elle répond mal, elle finit par lâcher : « A moi ? C'est ça ? » comme une gamine qui demande l'approbation de sa maîtresse alors qu'elle déchiffre avec difficulté les syllabes d'un mot nouveau. « Ben oui, à qui d'autre... » lui assène TicMadame avant de lui retirer la feuille des mains. Tic Madame pense que nous avons beaucoup de choses à nous dire et nous laisse discuter seules pendant cinq minutes.
à suivre...
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