Mon collègue Piotr ¤ né à Saint-Petersbourg, oui, oui... ¤ revient de deux semaines de vacances.
- Ah salut ! Alors Piotr ? C'était bien tes vacances ?
- Oui.
Piotr n'est pas très bavard, même après plusieurs années ici, il a du mal à s'exprimer en français ¤ le fait que personne à part moi ne lui cause y est aussi peut-être pour quelque chose ¤. Je suis surprise qu'il comprenne ma phrase. Je suis contente, il répond à mes questions idiotes sorties de nulle part, il fait des blagues, et parfois même, relance la discussion. ¤ Ca me rassure, je n'avais pas envie de passer pour la nana re-lou de service, en manque de relations humaines, qui vient troubler sa quiétude slave. ¤
- Bon chouette !
- Oui... Très cuites...
- Pardon ? ¤ soit il a eu très chaud, soit il a bu comme un trou ¤
- Ah ! How do you say... ¤ oui, étant donné l'état de mes connaissances en russe, nous communiquons en anglais ¤
- ...
- Très courtes !
- Ah !! Ha ha ! ¤ Qu'allais-je donc imaginer ? ¤
- Très courtes, that's it !
- Trop courtes, oui. Toujours trop courtes...
Eviter de se masser le cuir chevelu lorsque son crâne n'a pas filrté avec une brosse depuis plus de 48 heures.
Hier, je tournais les pages d'un petit annuaire de poche, distribué dans l'immeuble, qui recense quelques adresses utiles de commerçants et professionnels dans l'arrondissement. Evidemment, ce petit fascicule n'a pas la prétention d'être exhaustif, ce n'est jamasi que du matériel publicitaire, donc, les marchands qui ont bien voulu mettre la main à la poche pour aider à l'impression paraissent en bonne place.
Mais voilà...
Je suis tombée au hasard sur le nom de ma voisine "morte". Elle figurait encore dans la liste des infirmières du quartier alors qu'elle avait cessé toute activité depuis quelques temps.
Bizarre non ?
Quand je repense à cette fin d'après-midi...
Tout ce tralala, les scellés, un enterrement, tout ça c'était du chiqué parce que ma voisine faisait partie d'un programme de protection des témoins ou alors, elle voulait se débarrasser de la nana qui lui collait aux fesses pour figurer sur son testament.
Vraiment, ce ne sont pas des manières.
¤ Je devrais monter et lui faire connaître le fond de ma pensée à la vioque... Non mais ! ¤
- Première !
- Troisième
- Première !
- Heu
deuxième
- Seconde !
- Et... quatrième.
Bénédicte était comme une être doué dune intelligence supérieure lui permettant de déchiffrer les instructions codées que lui dictaient les joueurs, en quelques fractions de seconde. € juste le temps pour X-Or, le shérif, shérif de lespace de revêtir son armure €
Pour moi, elle était cryptologue en chef possédant un génie incommensurable par nos petits esprits limités, probablement terrifiante stratège de guerre qui ne devrait jamais tomber entre des mains malicieuses, ni être utilisé à mauvais escient.
Mais sa plus grande qualité, cétait sa simplicité.
En dépit des perspectives que lui offraient des capacités mentales dont personne ne pouvait plus douter, elle acceptait de se montrer à la télé comme un phénomène de foire, acceptant son sort somme toute modeste dans une pudeur émouvante.
Combien de fois me suis-je demandé pourquoi elle ne se proposait pas comme candidate ? Elle devait sûrement être plus forte et vive que Bertrand (qui disposait dun temps légèrement plus long pour calculer, et qui ne faisait que vérifier les mots les plus longs, aidé dun dictionnaire, en compagnie dArielle, sous les commentaires de la reine-mère Yvette).
Il ma fallu près de 14 ans pour comprendre ce que signifiait ce manège.
Et puis, un jour, sans crier gare de Lyon, la solution mest venue.
Jai compris.
Jai compris et jai trouvé Arlène, « la nouvelle », plus enfin, moins Je ne sais pas, ce nétait pas pareil. Elle navait pas cette auréole que mon ignorance avait posée au-dessus de Bénédicte. € Et pourtant, je ne suis pas une nostalgique/réac systématique « avant, cétait mieux ». €
Mais secrètement, je reste toujours persuadée que Bénédicte est une forme dintelligence venue dailleurs.
Ce n'est pas juste une expression jetée comme ça, de manière irréfléchie. Non.
Quand je dis que j'ai les boules, ça veut dire que j'ai les boules. Pour de bon.
Avoir les boules. Quand j'étais petite, je ne comprenais pas cette expression :
- avoir les glan... les ganlg... les glangi... les ganglions € ouais ! € saillants ?
- avoir trouvé les boules du loto ? € pourquoi les gens font la gueule alors ? €
- avoir des couilles ? € en créole, couille se dit "boule" ou "grèn'" €
Quand j'en ai saisi la signification, je me suis dit que c'était encore une invention à la con des adultes : ils ont les boules, ensuite, ils se "stressent" et il paraît qu'après ça peut les rendre malades. Stupides grandes personnes ! Moi, pfff... ça ne m'arrivera pas.
Depuis, j'ai grandi € en 3D €. Et devinez quoi ?
Quand je suis stressée € oui, bon d'accord, il ne faut pas dire: « Fontaine... » € hop : raideur dans le cou, assortie parfois de petits nuds de nerfs, doù, les fameuses boules.
€ Mon ostéo me parle de problèmes de cervicales, pourtant Maman m'a toujours dit que je me posais des questions de cérébrale. €
T'as les boules, mais où sont-elles ces boules ? me direz-vous.
Hein, où sont-elles donc maintenant que tu ne t'appelles plus Robert, Jazz ?
Ben, ça se voit, non ?
Depuis samedi, c'est torticolis...
Une première dans ma vie. C'est pourquoi je prends un temps fou à intégrer des données simples et vitales comme :
- je dois tourner les épaules et pas la tête,
- je dois me résoudre à ne pas regarder les gens pour lesquels je tiens la porte de sortie dans le métro, € c'est impoli, mais c'est ça ou je douille €
- pour éviter d'avoir à regarder à droite aïe -- puis à gauche re-aïe... les épaules, pas la tête couillonne -- je dois traverser la route avec un groupe de touristes allemands, très respectueux du code de la route, ils ne penseraient jamais à emprunter le passage clouté si le petit bonhomme vert ne les y incitait pas expressément € et encore €,
- pour refuser, je dois me contenter de dire non et ne pas joindre le geste à la parole, sinon, ça fait « non aïe, merci aïe, je n'en veux aïe pas aïe... ».
Le pire de tout, cest que je sais maintenant que je ne suis pas un hibou, ma tête ne peut pas pivoter à plus de 180° surtout avec un fichu TORTICOLIS.
Parfois, je me dis que je suis décalée. Complètement.
L’autre jour, mon chéri m’as appris qu’il allait avoir droit à des « jours Président ».
- Des jours Président ? ai-je rétorqué, incrédule, m’imaginant que mon chéri avait intégré une entreprise formidable, avec un système de gestion inédit, une entreprise où la présidence serait assurée pendant quelques jours, chaque année par de simples employés triés sur le volet ou bien tirés au sort. Une boîte quasi-utopiste, comme un lycée auto-géré, mais pour une entreprise.
Des jours Président...
Ah ! Je comprends pourquoi il voulait tellement être embauché dans cette boîte si merveilleuse, finalement, c’est un projet d’entreprise nouvelle, où la démocratie est exercée de manière plus directe et plus ludique aussi.
Je me disais que mon chéri allait prendre toutes sortes de décisions drastiques (fin du copinage honteux pour les attributions de poste, blâme pour retards abusifs et répétitifs mettant en danger la bonne tenue de la mission de la société, établissement d’un planning clair de diffusion, etc.) mais nécessaires et basiques, et d’autres plus populaires (la création d’une crèche d’entreprise, titularisation de certains pigistes méritants et renvoi d’incompétents fieffés, pour ne citer que celles-là) mais tout aussi vitales.
Je le voyais bien en président -- même s’il n’est pas, comme il se doit de nos jours, financier de formation -- il s’en tirerait très bien, mon homme.
¤ Et là...
OUI, je suis une femme, je suis donc prédisposée à cultiver cette faculté de pouvoir imaginer,très vite, à partir de rien, des scenarii complexes avec intrigue, rebondissements, ramifications, personnages récurrents, costumes et accessoires, coupures pub et spin-off multiples. ¤
J’ai vite commencé à me demander s’il ne fallait pas adopter une garde-robe idoine, c’est vrai, quand on est compagne de président, même provisoire ¤ quand j’écris provisoire, j’entends la présidence, pas le fait d’être sa compagne ¤ il faut soigner son look.
Je m’imaginais telle Jackie Kennedy, arborant belles toilettes et sourire franc, savamment étudié pour paraître naturel sans se taper des crampes à la mâchoire à la fin de la journée, je me disais qu’il faudrait probablement m’engager dans des grandes causes, parce que ça fait bien d’être « femme de » et d’avoir ses propres chevaux de bataille, sa vie, je me demandais si j’allais accorder à Paris Match une visite de notre super appartement parisien, si je devais prévenir mon amie Célia de la venue de la presse pour qu’elle vienne prendre la pose avec moi sur les photos… ¤ Ca fait toujours bien d'avoir des gens, le regard complice, le rire franc, des gens qui font bonne figure à vos côtés sur la couverture les magazines people, comme étant vos « amis de longue date... » ¤
J’étais la First Lady de sa boîte, rien que ça, jusqu’à ce qu’il me réponde…
- Ben oui, des jours Présidents. Comme on a moins de RTT, on complète avec des jours « offerts gracieusement par le Président », répond-il en soulignant l’ironie de ses propos avec des guillemets imaginaires (ou air quotes pour ceux qui parlent l’internachonal djeuns).
- Ah ouais, des jours Président quoi, ai-je dit avec un air aussi blasé que me le permettait mes neurones et mes muscles faciaux sortant de l’expression de béatitude intense dans laquelle ma rêverie m’avait plongée. C’est comme la journée du Maire qu’on avait autrefois dans certaines communes.
- Ouais.
Bien entendu, je me suis bien gardée de lui dire qu’avant quand j’étais petite, je croyais que la journée du maire était une résurgence du monde féodal, une journée où le maire descendait dans les rues pour récolter les présents offerts par ses administrés.
Hier, mon chéri me sort : « Tiens, j’ai aussi des congés spectacle à prendre ».
Oh non, moi, l’habit de clown ça m’irait moyen je crois.



