Des bandits de grands chemin de fer ont terrorisé quelque six cents autres voyageurs ce Jour de l'An.
On ne sait pas exactement ce qui s'est passé par manque de témoignages -- ce qui me paraît fort étrange si l’on considère le nombre de présents -- , mais beaucoup de passagers auraient été insultés, quelques-uns détroussés, et une jeune femme a porté plainte pour attouchements sexuels.
Je n'étais pas dans ce train, et je ne sais par conséquent pas ce qui s'y est déroulé.
Et même si j'y avais été, il y a fort à parier que je ne me serais pas rendu compte de grand chose. Mais cette histoire m’a fait penser, dans une certaine mesure, à une chose qui m’est arrivée dernièrement.
Fin décembre, j'ai vécu la désagréable expérience d'être touchée par des mains indésirables dans le métro. Et, même si ce n'est pas la fin du monde, loin de là, c'est un moment où je me suis sentie seule, faible, apeurée et souillée même si ça peut paraître un peu exagéré.
Il y avait du monde dans ce métro d'avant les fêtes. Je suis montée dans le premier wagon ayant l'air d'offrir un peu plus de place. J'aurais peut-être du me méfier.
Mon sac en bandoulière devant moi, les mains prises par deux petits sacs en papier, j'ai cru que les jeunes gens devant moi n'allaient pas se pousser pour me laisser entrer. Ils n'avaient juste pas fait attention à moi, pensai-je.
Et puis, l'un d'entre eux se retourne, il me regarde, regarder mes paquets, appelle un de ses amis et lui fait un signe de tête lui indiquant de regarder dans ma direction. J'aurais du me méfier.
Moi, je faisais face à la porte. J'aurais du me mettre dos à la porte, et face à eux.
J'ai senti quelque chose sur mon épaule. J'ai cru qu'il s'agissait de l'effleurement d'une écharpe ou d'un passager qui pour garder l'équilibre m'avait touché par inadvertance.
Une fois encore, quelque chose a touché mon dos. Je n'y ai pas vraiment fait attention.
Et puis franchement, quelqu'un a tapé sur mon épaule. Je me suis retournée en souriant comme à mon habitude. Je devais être en train de marcher sur le bas de pantalon d'une jeune femme trop maigre pour retenir ses vêtements sur les hanches, ou être sur le chemin d'un petit homme pressé-stressé qui voulait être le premier à descendre à la prochaine. Elle m'aurait montré son pantalon serpillière et j'aurais présenté mes excuses en voyant l'empreinte laissée par ma chaussure ; il m'aurait demandé « vous descendez ? » et j'aurais répondu « non, allez-y », sachant bien qu'il n'aurait pas pu aller plus loin.
Mais voilà, je me suis retournée et personne ne souhaitait me parler. Que des regards fuyants de la part des cinq ou six gaillards qui m'entouraient, tous plus grands que moi.
J'ai repris ma position, et les petites tapes dans mon dos ont continué.
Je me suis retournée à nouveau, toujours souriante, parce que selon ma philosophie crétine, faire la gueule ça n'arrange pas les choses. Toujours aucune manifestation, rien. J'ai à peine remarqué un grand dadais qui se cachait derrière un de ses camarades.
Je me suis retournée et le petit manège a repris de plus belle.
Mon sourire s'est un peu estompé. J'ai juste tourné la tête cette fois-ci, de manière plus décidée, mais toujours pas de volontaire. L'autre qui derrière son parapet-pote me regardait d'un oeil amusé, a complètement disparu quand j'ai dit « bon, vous ne voulez pas parler ? Tant pis. »
L'un d'eux m'a répondu : « Moi madame, je sais c'est qui, je peux dire c'est qui ! ».
Plus nigaude que jamais, j'ai sorti un « dénoncer, c'est pas bien ». Dogme stupide hérité de l'enfance ayant donné naissance à une adulte aux principes un peu désuets et trop souvent mal adaptés à la situation.
Le planqué s'est alors fait entendre « Ah, ça ce que vous dîtes, c'est bien Madame, c'est bien », son sourire laissant apparaître un strass incongru dans le tartre qui jaunissait son incisive.
Je me suis retournée. Tapotements dans le dos. Encore.
Je leur ai fait face, le visage peu amène. Fixant le planqué dans les yeux.
« C’est pas moi Madame, pourquoi vous me regardez, c’est pas moi… ».
J’ai affiché la mine de celle à qui on ne raconte pas de craques.
Ils se sont mis à envoyer des « pas de couilles » au planqué et ont échangé des mots que je ne comprenais pas.
Je me suis retournée, contente de mon effet, persuadée qu’ils allaient me laisser tranquille. Je me disais que j'allais quand même me barrer à la prochaine quand j'ai senti le passage d'un main sur ma fesse.
Encore un fois, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une erreur. Allez ! Laisse-toi marcher sur les pieds sans rien dire idiote.
Je ne pouvais pas faire grand chose de toutes les façons. J'étais encerclée par un rideau de grands mecs qui me dissimulait au yeux des autres passagers s'il y en avait eu un suffisamment brave ou costaud pour me venir en aide.
Je n'ai rien dit, ne pas faire de vagues surtout, pour ne pas déplaire, pour ne pas qu'ils s'énervent et se mettent à me cogner.
Re-tapotements de plus en plus appuyés. J'ai failli perdre l'équilibre.
Comme je n’ai rien dit la première fois, ma fesse s’est fait palper discrètement cette fois.
Là, je me suis braquée, mon corps s’est raidi, j’ai commencé à fouiller mon sac d'une main, sous l’œil du « veilleur » qui s'inquiétait. Pas de signe de tête, mais je savais qu’il avait prévenu ses amis encore une fois. Je l’ai regardé droit dans les yeux, sans émotion particulière, puis j’ai enfin sorti mon... stylo à bille rouge. Pourquoi mon stylo à bille ? Pour me défendre en cas d'attaque ? Le planter dans l’œil ou la flanc d'un assaillant avant d'écrire, en m'appliquant sur mes pleins et déliés, « gros con » sur son front ?
Non, pour me donner une contenance, me rassurer. Je ne savais pas quoi faire, alors je me suis rabattue sur mon outil favori.
Il m’ont peut-être encore touché la fesse, je ne sais pas, je me rappelle avoir entendu des paroles dites sur un ton d’encouragement me semblaient. Je me rappelle juste que, prise d’une fulgurance tardive, j'ai fait ce que j'aurais dû faire dès le début : je me suis mise dos à la porte, face à eux. Au moins, s’ils avaient l’audace de continuer à me toucher à visage découvert, je pourrais savoir qui avait osé.
J’ai continué à fixer le présumé coupable, forte en apparence, honteuse à l’intérieur de m’être aussi peu défendue. La station approchait. Je me sentais conne, conne, conne.
J’ai dit : « c’est drôle, hein ? », bravo, maintenant tu es une vraie rebelle dont tout le monde a peur. Ouais !
Pas démonté, convaincu de son innocence, le gars m’a rétorqué « Quoi ? Pourquoi vous me regardez ?»
La rame a ralenti sensiblement.
J’ai marqué ma désapprobation faiblement d’un « Pffff… » en secouant la tête.
Le veilleur à ma gauche m’a regardée en ricanant. « Ca t’amuse ? »
Il m’a lancé dans un regard noir : « A qui tu parles, là ? »
J’étais déjà dehors et c’était tant mieux. Le veilleur, le seul qui fût à peu près de ma taille, montrait une mine hargneuse.
J’ai couru et suis montée dans une autre wagon, était-ce le suivant ou celui d’après ?
J’avais envie de pleurer, la gorge nouée, la tête en feu.
Je voulais tout faire à la fois. Rentrer chez moi au plus vite, descendre et demander à mon chéri de venir me chercher pour que nous rentrions ensemble, continuer mon chemin vers l’appart de mon amie chez qui j’avais caché un cadeau pour mon Loup, cadeau que j’aurais pu prendre un autre jour, d’ailleurs, Noël n’était pas là avant 3 jours encore.
Je m’en voulais tellement que j’avais envie de me lacérer toute entière en m’injuriant, me bourrer le bide de coups de poings, me mettre des baffes jusqu’à en perdre connaissance. J’en voulais tellement à ces cons d’avoir touché mon intégrité. J’essayais de ne pas penser à ces mains dégoûtantes sur moi. Je me suis sentie sale. Puis je me suis dit que je n’avais pas été victime d’un viol non plus, et que je devais arrêter de dramatiser, que ce n’était pas si grave. Et pas question d’apitoiement sur soi, dans mon cas, celui d’une femme même pas capable de se défendre mieux que ça et de penser plus vite à de bonnes stratégies de protection. C’était un peu, beaucoup ma faute. Je n’avais qu’à ne pas paraître si amicale, qu’à ne pas laisser la situation empirer à ce point. C’était ma faute.
Un peu calmé, je suis finalement allée chez mon amie qui avait laissé ses clés à mon attention chez le gardien, ce monsieur qui d’habitude ne s’éloigne jamais de l’immeuble plus d’un quart d’heure. Ben voilà, il n’était pas là.
Deux habitants de l’immeuble m’ont dit qu’il n’allait pas tarder à revenir. J’ai attendu dedans, puis dehors.
J’avais envie de retrouver mon chéri, j’avais envie de me sentir protégée dans ses bras, mais le froid m’obligeait à me concentrer sur autre chose que ce qui venait d’arriver. C’était une sorte de pénitence, une bonne punition pour ce que j’avais fait, ou justement pour ce que je n’avais pas fait.
En appelant mon amie pour lui demander si son concierge était au courant de ma venue, j’ai craqué en lui racontant rapidement l’histoire. Elle m’a consolée, pour un moment.
Et puis j’ai continué à attendre.
Au bout d’une heure et demi, j’ai décidé de partir au grand dam du vieux voisin qui m’a dit : « il va arriver quand vous partirez ».
Je lui ai dit au revoir, j’ai pris un chemin plutôt qu’un autre pour rentrer et six mètres plus loin, je suis tombée sur le gardien. Le paquet récupéré, je me suis escrimée pendant dix minutes à verrouiller la porte un peu difficile de l’appart’. Je pouvais rentrer à la maison après cette attente purificatrice.
Il était bien entendu hors de question de prendre le métro pour rentrer, et le prochain bus ne serait là que dans 25 minutes, aussi incroyable que cela puisse paraître dans ce quartier toujours animé en plein Paris. Seule solution : marcher. Ca me fera les pieds me disais-je toujours dans ce trip casuistique à la con qui me conseillait la rédemption par la peine et la résipiscence dans l’effort physique. Insanité manifeste.
Sur le chemin, je me demandais comment j’allais raconter tout ça à mon chéri. Il condamnerait probablement mes actions et ma sottise et il aurait raison. Il faudrait lui narrer les faits avec recul pour ne pas l’inquiéter.
Là, j’ai croisé un petit garçon qui rasait les voitures et qui a semblé apeuré quand il m’a vue, je me disais que je devais avoir une mine terrifiante et qu’il fallait que je recompose une expression neutre et présentable avant d’arriver à la maison.
Je me disais qu’il était tard et que ce petit sans parents, il devait avoir huit ou neuf ans, devait être rentré chez lui depuis longtemps. Là, j’ai entendu un bruit de léger frottement métallique derrière moi, quand je me suis retournée, j’ai vu que le gamin était en train de rayer consciencieusement les portes des voitures garées le long de la rue, l’air de rien. Mais manifestement ce n’était pas un acte fortuit. Je n’avais fait qu’interrompre son travail systématique, les marques sur les voitures que je découvrais en étaient la preuve. J’avais réussi à sauver, sans le savoir, la peinture de trois bagnoles dont les propriétaires ne pourraient jamais m’être reconnaissants. J’ai été prise de panique. Il s’agissait peut-être d’un acte de vandalisme exigé par les membres d’un gang auquel l’enfant voulait appartenir. Ou pire, il le faisait parce que personne ne lui avait appris que ce n’était pas bien, par ennui, ou pis encore, par plaisir. J’avais envie de rebrousser chemin pour lui faire une petite intervention auriculaire à la manière de la vieille école… Mais j’avais peur, peur d’un gamin qui n’était pas né quand j’avais déjà le droit de vote ! Et puis, je me suis dit, c’est commode, que ce n’était pas à moi de faire son éducation, mais si ses parents s’en foute, qui s’y intéressera, hein ? Bien sûr, j’ai culpabilisé comme une folle de ne pas avoir essayé de lui faire la leçon.
Et puis, je suis arrivée à la maison. Comme je lui avais demandé plus tôt dans la soirée, mon chéri n’est pas venu m’accueillir à la porte pour me donner le temps de dissimuler son cadeau.
J’ai enlevé mon manteau. J’ai posé le cadeau sur le lit. J’ai passé la tête par la porte du salon. Il m’a demandé comment j’allais, comment s’était passée ma journée, j’ai répondu que tout allait bien, il a souri, j’ai faibli.
Je lui ai avoué que j’avais été embêtée dans le métro mais que ce n’était rien de grave.
Il était inquiet. Je lui ai raconté cette histoire, un peu décousue alors dans ma tête, lui assurant que j’allais bien, mais les larmes que j’avais du mal à avaler me contredisaient avec un culot silencieux.
Il s’est énervé pas contre moi, mais contre ces cons. Il m’a demandé pourquoi je n’avais pas tiré sur la manette d’arrêt d’urgence. Là, je suis partie dans une colère folle en lui disant que ce n’était pas de ma faute que je n’avais pas pu réagir ni réfléchir autrement sur le coup et que, évidemment, c’était plus facile à dire qu’à faire !
Comment, à si peu d’intervalle, une même personne réputée saine d’esprit peut-elle tenir des raisonnements si différents à propos d’une situation ? J’avais tout occulté, tout sauf les éléments à charge pour me condamner en tant que bourreau de moi-même, juge et partie mais coupable évidente, et la minute d’après me voyait m’ériger en victime sans défense, drapée dans son innocence maculée.
Je suis partie m’enfermer dans la chambre, il s’est énervé en maudissant ces types, et je suis revenue, je ne voulais pas nous mettre dans cet état pour une histoire aussi conne. J’ai fini mon histoire, il m’a fait comprendre qu’il ne me faisait pas de reproches, ce que je savais bien, et je lui ai fait comprendre que de toutes les manières, tout s’était passé entre deux stations, que je ne pouvais pas atteindre la manette parce que l’un des jeunes hommes la masquait, que personne ne pouvait m’aider parce que j’étais à l’abri du regard des autres passagers et qu’ils auraient pu me baffer sans que personne ne s’en rende compte. Et puis, enclencher l’arrêt d’urgence pour si peu… en plein milieu d’un tunnel, quelle différence cela aurait-il fait ?
Il m’a conseillé la prochaine fois d’aller me plaindre au guichet pour qu’on les arrête. Mais ils étaient probablement tous mineurs.
Il était rage et peine et protection. Il s’imaginait en train de leur faire passer un sale quart d’heure. J’ai trouvé ça héroïque. J’étais encore plus amoureuse de lui.
Dans le métro, quand tout ça se passait, je me disais que s’il avait été là, rien de tout cela ne serait arrivé, ah non ! J’ai pensé à toutes les personnes qui devaient se faire emmerder parce qu’elles étaient seules ou faibles, ou même pas. Moi, je ne suis pas une chose chétive, j’ai toujours cru que ma carrure même sans être impressionnante me protégeait un peu plus des gens malintentionnés car ils ne sautent qu’aux endroits où la barrière est basse comme on dit chez moi. Et pourtant, ils n’ont guère hésité à m’importuner.
J’ai eu peur pour Célia, récemment célibataire, petit corps, santé fragile, mental affaibli par trop de peines. J’ai eu peur pour mon frère, pour mon chéri, ma mère qui porte son gigantesque sac à bout de bras quand elle vient à Paris, les filles de Racontars qui sont si belles et qui ne méritent pas de vivre dans un monde pareil, pour tout le monde. Crise d’angoisse.
Sans penser que j’étais totalement à l’abri de tout, j’ai toujours aimé croire, même en sachant pertinemment que c’était à tort, que je me défendrais mieux que mes proches, Le Loup mis à part ¤ il peut être sacrément teigneux ! ¤, que je suis plus forte, que je suis mieux armée. Je me suis pris une claque dans la gueule, comme si tout d’un coup, j’étais devenue vulnérable aux yeux du monde, comme si la fine porcelaine translucide de mes masques d’optimiste bonhomme ou de lisse impavide, ces masques qui ne trompent que moi et ceux qui ne me connaissent pas, était cassée, me laissant là, au vu de tous, avec toute ma lâcheté, mon inadaptation au monde.
Si cette histoire était arrivée à quelqu’un d’autre que moi, j’aurais été bouleversée pour la fille et dans une violente colère contre ces petites frappes, si c’était arrivé à un proche devant mes yeux, j’aurais sans hésiter, je crois, mais je préfère ne jamais avoir l’occasion d’en avoir le cœur net, sauté à des gorges, griffé, donné des coups de pied, pressé du jus de couilles sévère sévère… Mais je suis incapable d’avoir la même réaction parce qu’il s’agit de moi.
Depuis, j’ai repris le métro, seule, pour aller au boulot. Mais je n’ai pas remis le jean que je portais ce jour-là, quand je l’ai enlevé, j’ai demandé à mon chéri d’aller le mettre au sale, de toutes les façons, je ne l’aimais pas et je l’avais mis ce jour-là histoire de changer.
Est-ce que je vais mieux ? Oui, n’en faisons pas tout un fromage.
Est-ce que le Loup va vraiment m’acheter un de ces trucs qui envoie des décharges électriques pour que je me protège ? Je ne crois pas, et puis, ça me fait flipper de savoir que ce genre d’équipement peut-être utilisé par les « méchants », alors ne leur donnons pas de mauvaises idées.
Ai-je glissé un cutter dans mon sac, depuis ? Non, mais maintenant que j’y pense… ah, non, moi je serais plutôt spray au poivre… ou non finalement plutôt steak au trois poivres.
Est-ce que j’ai perdu un peu de confiance et de foi en l’Humanité ? Je ne sais pas, je ne pense pas.
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