Lundi 17 juillet 2006
Comment se forme une amitié ?

Je me rappelle, quand j'étais petite, c'était facile.
Ou plutôt je ne me rappelle pas, c'était tellement facile.

Pourquoi étais-je amie avec Sandrine ou Maud ou Elise, comment en étions-nous arrivées là ?
Nous étions dans la même classe.
Nous nous asseyions ensemble.
Nous jouions ensemble.
Nous aimions bien acheter des Mentosses après la piscine.
Nous avions les même ennemis (tous les garçons -- sauf nos amoureux -- et les filles bêtes qui ne partagent pas leurs jouets mais veulent toujours abîmer les vôtres).
Elle ne me tiraient pas les cheveux.

Je dis ça, mais ce ne sont que conjectures quant à l'origine de ce lien entre nous.

A l'époque peut-être était-ce simplement ni l'une ni l'autre ne faisait attention à ces petits détails, personne ne soumettait l'autre à un examen pseudo-psycho dans le genre de ceux que l'on voit fleurir dans les magazines que l'on feuillette distraitement sur la plage (moi, quand je les fais, je suis toujours dans la bonne tranche. ¤ C'est vrai, je fais toujours partie des "juste comme il faut", celles qui sont entre les timides maladives et les rentre-dedans sans-gêne, ou alors des "super gagnantes qu'elles ont tout compris à la vie" parce que je n'ai pas choici de ivre avec un loser pathologique, que j'ai deux trois projets dans la vie, que je n'ai pas prévu de me suicider à la petite cuillère. Parfois, je n'arrive pas à comprendre que l'on puisse se retrouver dans d'autres catégories que celles où je me situe, mais ça, c'est sans doute parce que je suis une personne dynamique, les pieds su terre mais un peu rêveuse à mes heures, c'est en tout cas ce que dit le dernier psycho-test que j'ai rempli. ¤

Peut-être que, avant, nous nous contentions d'être des animaux un peu intelligents, que l'odeur de l'autre nous plaisait, qu'un truc dans ses yeux nous rassurait, que la manière dont ses doigts appliquaient la peinture nous apaisait.

Je ne sais pas.
Je ne saurais probablement jamais.

Si vous vous souvenez pourquoi vous avez noué des liens d'amitié avec telle ou telle personne pendant l'enfance, merci de partager votre expérience.
Jeudi 20 avril 2006

Mon Joli Coquelicot

(note inspirée par Le tutu rouge de la flote)


C'es
t l'une de mes fleurs préférées.
Elle pousse où cela lui plaî
t.

Rouge en diable,
En ver
t et contre tous.

Ses pé
tales ont beau être froissés,
Elle ne se vexe pas si facilemen
t.
Pour flé
trir sa beauté sauvage, il faudra repasser !

Elle a du poil aux pa
ttes, et alors ?
Elle es
t racée, la papavéracée !


J'ai habi
té quelques années en face d'un champ fou de coquelicots.
Leur rouge vif qui se nichai
t au sein des hautes herbes, annonçait un air plus chaud.

Maman m'avai
t pourtant défendu d'aller fôlatrer dans cette mer écarlate,
mais en ren
trant déjeuner un jour, j'ai cédé à ma tentation.
Je courais parmi les coquelico
ts, échevelée, essoufflée, et tellement heureuse.
Mon pan
talon tout beau, tout neuf, tout blanc en est ressorti tout moucheté..

E
t pour le coup, c'est ma mère qui a vu rouge !

Lundi 10 avril 2006

- Ahhhh ! [je bondis, une main sur le cœur, l’autre sur la poignée de la porte des WC femmes, mes cheveux arrêtent subitement de pousser.]
- Ah.
- Bonjour…
- Oui, bonjour, répond-elle en écho détournant à peine son regard du miroir
- … et désolée, je ne m’attendais pas à voir quelqu’un ici. Nous sommes si peu nombreuses qu’il est inhabituel de se croiser dans les WC.
- Ah oui, c’est énorme !
Quoi ? Mais qu’est-ce qu’elle entend par « c’est énorme » ? Qu’est-ce qui est énorme ? Mon derrière dans ce jean ? trop impoli.
La probabilité de se trouver nez-à-nez avec une autre femme en ces lieux ? trop plausible.
Non, je préfère opter pour la taille de la crotte de nez qu’elle essayait d’enlever debout devant le miroir. Oui, ça ce doit être énorme.
Tu crois que je ne t’ai pas vue en train de ranger tes mains si rapidement qu’elles ne pouvaient que s’être rendues coupables d’un exploration à la recherche de sécrétions corporelles :
- un grattage de cuir chevelu fortement desquamé, avec une chance supplémentaire au tirage de cheveux blancs ?
- un enrobage de miel de son auriculaire droit dans son conduit auditif ?
- un fouillage de cavités nasales dans le but d’extraire des résidus morveux plus ou moins humides ? ¤ spéciale dédicace à la flote : on y revient toujours, hein… ¤

- Oui, oui
, réponds-je, d’un air que j’espère entendu, qui ne laisserait percer quoi que ce soit de dubitatif ou de vaguement dégoûté dans ma voix.

- Hé hé.

Je rêve ou elle est fière de sa trouvaille gluante ? Continue ta ligne droite dans entrer dans la consideration. Allez Jazz, stick to the script! Fais comme si de rien n’était…
 
- Ne le prenez pas mal, je sursaute à chaque fois que je tombe sur quelqu’un dans les WC. Bien Jazz.
- Ah, d’accord.

Alors que je soulage ma vessie, je me rends compte que mon interlocutrice doit me prendre pour une folle sans sujet de conversation qui prend peur à la moindre occasion, et comme de mon côté, je reste perplexe quant à ce qu’elle a voulu dire, je crois qu’on peut dire de cette première rencontre de la troisième nana ¤ d’où le titre de la note ¤ des bureaux que c’est un bon gros ratage.

¤ Si ça se trouve, elle était juste en train de réajuster sa lentille droite. ¤

Mercredi 22 février 2006
Je vous disais dans la note précédente que j'allais participer à la chaîne des couettes comme l'ont fait avant moi Leeloolene, Traou, Alice, Tita, Samantdi et Chiboum.

Donc, voici, livrées pour vous, mes couettes de Noyel.




Là, je suis chez mes grands-parents en Guadeloupe, je vais avoir 4 ans dans un petit mois, j'ai été gâtée, encore une fois ¤ en même temps, à cette époque, je suis encore la seule fille/nièce/petite fille /merveille, donc la pluie de cadeaux n'est rien que de très normal ¤ et je veille à ce que seuls ceux qui ont été gentils reçoivent les présents que le Père Noël leur a destinés.





Une petite précision s'impose.
A cette période précise de ma vie, je viens tout juste de déduire d'une démarche discursive personnelle profonde que le Père Noël n'existe pas.
Cependant, comme je semble être la seule à m'en rendre compte -- j'en veux pour preuve les niaiseries que les
« adultes » continuent à se répéter comme des mantras -- je préfère faire profil bas et éviter de les traumatiser avec le résultat de mon anaylse réflective : elles sont trop fragiles pour ça les pauvres grandes personnes.
C'est décidé, je leur ferai ma révélation fracassante au Noël prochain, histoire de leur laisser encore 365 jours dans la naïve et confortable quiétude que leur confère leurs croyances à la gomme. Mais sans faute, l'an prochain, je les tire de leur rêverie, sinon qui fera leur éducation, hein, je vous le demande.
Quand j'étais petite, je pensais que mes parents étaient parfois un peu cons, depuis, je me suis rendu compte que je me suis trompée, enfin, pour ma mère seulement ¤ Ca t'apprendra papa de ne pas t'être souvenu de mes 8 derniers anniversaires, d'avoir oublié ceux de mon frère, d'avoir frappé maman, de nous avoir reniés à demi-mots comme pour abandonner avant que nous ne t'abandonnions, de m'avoir menacée de mort, j'en passe et des bien pires... ¤
.



Oui, je sais, mes couettes sont asymétriques, mais j'ai une très bonne explication à ça : quand on vous tire de votre sommeil de loir assomé pour vous raconter des conneries du genre
« Le Père Noël est passé » ¤ pffff... foutaises !¤, vous ne pensez qu'à une chose, récupérer le magot sans vous soucier des paparazzi qui se font une joie d'immortaliser votre mise pas très soignée...
J'aimerais vous y voir, vous.
Jeudi 8 décembre 2005
Leeloolene, dans un article récent, démontre de manière scientifique parfaitement irréfutable, que l'homme est un animal tropical. Et elle s'y connaît.

Je me rappelle.

Combien de fois ai-je entendu ces questions qui semblent si étranges pour ceux qui ont eu l'habitude de passer Noël "sous les cocotiers".

"Quoi ? Un Noël sans neige ?"
Comme si, ici, dans l'Hexagone, toutes les fêtes de fin d'année revêtaient systématiquement leur manteau blanc.

Je dis à ceux-là au cas où ils l'auraient oublié que la neige, (à part à la montagne) c'est super chouette , c'est vrai, surtout quand on n'a pas à crapahuter dedans, vous savez, cette masse glacée qui a la bonne idée de recouvrir les crottes du  caniche du voisin qui ne peut pas les ramasser parce qu'il craint le lumbago, cette neige qui devient semi-liquide et engourdit  vos orteils déjà comprimés dans cette paire de moonboots parce que vous l'avez acheté à votre pointure et que vous n'aviez pas prévu d'enfiler 2 paires de chaussettes qui vous protègent vaguement les panards. La glace à la gadoue, c'est glissant, salissant, et surtout, c'est terriblement froid.

"Comment, un mois de décembre alors qu'il fait 24° dehors ?"
Comme si la température avait quelque chose à voir avec la joie de se retrouver autour d'un bon repas de famille.


"Comment vous faîtes, vous n'avez pas de sapin à décorer ?"
On pourrait en avoir, mais on aime bien les filaos, des arbres qui poussent vite, qui sont jolis, qui me semblent beaux, et dont sans mentir, le ramage ressemble à un plumage. On les décore ou pas, mais pour moi, l'important c'est de chanter Noël avec la famille. J'entonne ces refrains en créole, en français, qui me font mépriser celui qui a fait le vin, et encenser celui qui a fait le rhum, je suis Marie qui, enceinte jusqu'aux dents fait comprendre à Joseph, son cher fidèle, que s'il ne se magne pas, le petit miracle va se produire sur le dos de l'âne (vous remarquerez d'ailleurs que si, à la place des crèches, il y a avait un âne comme seule déco typique, les fabricants de santons ne vendraient pas des masses de figurines, et mon beau-père n'aurait pas le plaisir de construire sa gigantesque crèche de malade tous les ans). Je vais tirer les bergers de leur sommeil car j'ai une bonne nouvelle à leur annoncer, je vais hurler en latin que je trouve la gloire dans l'adoration du Christ... Je sais, je ne crois pas en Dieu, en tout cas certainement pas à celui de la Bible, mais remixé à la sauce antillaise, ce cantique est tout bonnement irrésistible, mes amis.


C'est vrai, j'aime aussi me faire un bon chocolat chaud avec une barre de cacao de chez moi, une pincée de cannelle, un peu de vanille et du bon sucre de canne... et regarder par la fenêtre les gens qui achètent des sapins. J'aime les flocons blancs qui tombent du ciel, irréels petits bouts de là-haut, qui donnent à la ville, juste pour quelques instants, un aspect d'éternel. J'aime me réchauffer les mains que j'ai toujours glacées, tout près de la cheminée, et écouter le bois qui rouspète et s'indigne d'être ainsi consumé.


Je ne compte pas, mais j'ai passé à peu près autant de Noël en Guadeloupe que dans l'Hexagone.
Et j'aime les deux versions, pour des raisons différentes. Noël et la nwel'. L'hivernage et l'hiver.

J'aime les deux et il m'est impossible de choisir. Je suis là-bas et ici me manque. Je suis ici et je veux être là-bas.

J'aime mon climat intertropical qui me libère des gants, écharpes et autres accessoires anti-gel, qui me donne des peurs bleues à chaque annonce de cyclone, qui me fait transpirer et hurler "woy', quelle chaleur, messieurs !" quand, une main sur la hanche, j'agite l'autre en guise d'éventail.

J'aime sentir le temps, cet athlète infatigable qui continue son tour de piste infini, franchissant à chaque fois les haies que sont les saisons, parfois, l'une d'elle tarde à venir, mais on sait qu'elle sera là. J'aime ce temps-là, parce qu'il m'oblige à prendre d'autres repères, à les oublier, il me force à bouger avec lui sinon, je m'ankylose.


Leeloolène a raison, je suis trop picale (et tant pérée).

J'ai passé de beaux hiver(nage)s ici et là-bas, petite et grande, froid et chaud. Et des moments horribles, aussi, peut importe la latitude.

Mais les plus beaux sont à venir, et dans mon coeur de toutes les façons, il fera toujours chaud.
Lundi 4 juillet 2005

Mon CM2 (1) - Mon CM2 (2) - Mon CM2 (3) - Mon CM2 (4)

 

Un jour, pendant l’heure de dessin, Stanie et moi étions en train de tailler nos crayons ensemble au-dessus de la grande corbeille, à côté de Mme R., notre effrayante maîtresse.

Stanie, qui avait coincé une mine dans son taille-crayon, me fit un petit signe pour me demander de lui passer le mien quand j’en aurais fini. D’un faible hochement de tête, sans même la regarder, je lui signifiai mon accord.
Nous prenons soin de ne pas parler, car un mot, un murmure nous exposait à une énième admonestation injuste dans l’intensité et le motif.

Avant de réaliser ce qui nous arrivait, la colère de Mme R. déferlait sur nous : j’avais dû cligner de l’œil trop fort.

- Les deux pipelettes, vous arrêtez de parler dans mon dos, oui ? C’est insupportable votre « choui-choui-choui-choui ». Toujours à bavarder vous deux là...

- Mais Madame, on ne parlait pas ! rétorqua Stanie, scandalisée.

- Comment ça vous ne parliez pas, vous êtes insolentes en plus toutes les deux ? Je ne veux plus vous voir ensemble. Vous ne faîtes plus de projet ensemble, et vous ne vous croisez plus à la corbeille, c’est compris ?

- Oui, Madame.

Stanie passa tout l’après midi à lui jeter des regards noirs. Moi, j'étais abasourdie. En classe je n'étais pas bavarde par principe. € A la récré en revanche, c'était autre chose. € Stanie avait compris : les autres, ses chouchous, pouvaient enfreindre les lois auxquelles nous, les quatre, devions obéir sous peine d’être voués aux gémonies…

Stanie nous a fait part de ses conclusions : nous étions tous les quatre ses souffre-douleur.

Alors Anne a tout raconté à son père, qui en a parlé à ma mère, qui en a parlé au père de Stanie, et la mère de Bruno a été mise au courant aussi.

Mme R. a eu des entretiens avec nos parents.

Et puis un jour, elle a arrêté de nous tourmenter à tout bout de champ, sans raison apparente. Bien entendu, elle cherchait toujours la petite bête, soupirait à chaque fois que je répondais à une question, invectivait Stanie à la moindre occasion, ridiculisait Anne et interrogeant Bruno avec une répugnance évidente.

Elle faisait aussi souffrir Sandrine une autre camarade plus âgée. Mme R. la regardait comme si elle était sale et ne l’encourageait jamais à se dépasser en classe, lui assénant qu’elle était bête et qu’elle n’arriverait jamais à rien. Sandrine a pleuré presque chaque jour de ce CM2. Le pire, c’est le jour où Mme R. a laissé entendre à toute la classe que Sandrine avait eu ses règles. Elle était plus âgée que nous, certes, mais c’était si tôt ! Nous étions surpris et épatés, mais Mme R. avait annoncé la nouvelle avec tant de dégoût. De ce jour, Sandrine s’est refermée un peu plus dans son silence. Elle avait honte. Elle ne parlait plus que très rarement. Tout le monde savait et elle a fini par se trouver dégoûtante. Sa propre mère, très vieux jeu, très prude ne lui a jamais rien expliqué des changements qui se produisaient en elle. Madame R. a donc pris sur elle d'enseigner à Sandrine, à part, deux ou trois choses de la vie comme elle disait. Mais c'était trop tard. Le mal était fait.

 

Pour finir, quelques années plus tard, Stanie m’a dit qu’elle avait revu plusieurs fois Mme R., retraitée depuis peu. Elle avait été très méchante, très sèche, comme à l’accoutumée sous des aspects sirupeux trompeurs. Stanie a compris que cette vieille dame amère avait le cœur sec et que c’était perdu pour elle. Elle ne nous portait pas dans son cœur parce que nous étions différents. J’étais trop jeune, Bruno et Sandrine trop précoces, Stanie trop futée, et Anne trop… étranger.
Mme R. était une femme aigrie, avec un vieux bout de bois sec à la place du cœur, une dame parfois cruelle qui en voulait peut-être à la terre entière, mais nous n’avons jamais vraiment su pourquoi.

Mais mon CM2 est bien loin maintenant.

_fin_

Jeudi 30 juin 2005

Mon CM2 (1) - Mon CM2 (2) - Mon CM2 (3)

Voici le petit souvenir très drôle qui a provoqué chez moi l’écriture de cette série sur mon CM2.

Bruno, lui, a commencé à lire de plus en plus souvent à partir du moment où Mme R. a compris qu’il muait précocement. Ses brusques changements de ton nous avait d’abord arraché de petits rires au début, à l’époque je ne savais pas ce que c’était que muer, mais quand j’ai parlé à ma mère de la voix fluctuante de Bruno, elle m’a tout expliqué.

J’ai alerté toute la classe : il était « en pleine croissance », il faisait sa « puberté », expressions mythiques pour nous, étapes d’un voyage initiatique du corps et de l’esprit pour devenir une grande personne. Il avait commencé la route, il était « ado », un statut auquel nous rêvions tous d’accéder, avec crainte et envie. Nous ne rigolions plus. Mais Mme R. ricanait toujours elle. Elle avait même demandé un jour à la maîtresse d’à côté de venir écouté les incontrôlables variations de la voix de Bruno. Les deux cruelles et vieilles rosses avaient ri à l’unisson.

Nous étions gênés et tristes pour lui, mais Bruno était d’une bonne composition, c’était un clown. Il s’en fichait. C’était peut-être comme ça qu’on réagissait quand on était ado, pensions-nous.

Dès que Mme R. s’absentait pour aller discuter avec sa commère, la maîtresse de la classe voisine, disparaissant par la porte mitoyenne entre nos deux salles de classe, Bruno se levait, se mettait face à nous, devant le bureau de Mme R. et s’escrimait dans une démonstration de cet art désormais connu sous le nom de « air guitar », en chantant « la Bamba » à mi-voix.

« Palalala la Bamba, palalala la bamba » chuchotait-il dans un amphigouri chanté aux vagues accents espagnols.

Il nous faisait tous rire aux éclats. Surtout quand il esquissait des pas de danse entre le rock acrobatique et la samba.

La première fois, je l’ai trouvé fou de faire ça. Je me disais : Si Mme R. le voit, il risque la peine maximum, là !

Mais Bruno était malin : il avait observé que Mme R. revenait toujours par la grande porte d’entrée, le toc-toc de ses chaussures à talons nous prévenant de son retour, et, sécurité supplémentaire, le petit Germain, qui était assis le plus près de la porte, faisait office de sentinelle et annonçait discrètement le retour de la harpie, et tout rentrait dans l’ordre. Nous affichions des mines de petits anges concentrés, tout à leur travail et Mme R. semblait n’y voir que du feu.

Conscients des remontrances qu’elle pourrait nous adresser si elle nous surprenait en train de rire « bêtement », pétrifiés à l’idée de la punition qui pouvait frapper Bruno si ses exploits étaient découverts, nous riions pourtant tous ri aux larmes mais sans bruit, devant ce spectacle irrésistible de drôlerie. Je dirais même que la proximité du danger nous donnait peut-être davantage l’envie de rire : si Mme R. venait à savoir, les heures de classe à venir seraient un enfer, alors, nous devions vivre et rire tout notre soûl, tant que nous le pouvions.

Mais voilà, un jour, Mme R. est revenue par la porte mitoyenne. Ce n’était pas le plan, elle partait par là, mais passait toujours, TOUJOURS par l’autre chemin pour revenir.

Après avoir papoté à côté, Mme R. s’était glissée à notre insu dans la classe par la porte mitoyenne alors que nous étions captivés par le numéro de Bruno. Soudain, Mario, un cancre joyeux, a fait « attention ! » pour nous prévenir, c’est là que nous avons tous vu, sauf Bruno, le bas du corps de Mme R. cachée derrière le tableau à roulette, d’où elle observait la scène.

Sta-tu-fiés !

Nous faisions tous des signes, des yeux ronds, il fallait que Bruno sauve sa peau au plus vite.

- M. Untel*, qu’est-ce que vous faîtes là ?

- … Il avait sursauté.

- Alors ?

- heu, rien Madame.

- Retournez à votre place !

Elle avait l’air amusé. Elle devait se délecter de la punition qu’elle allait nous infliger, car nous allions payer, tous, nous en étions certains.

Mais elle n’a rien dit.

Elle s’est assise à son bureau, a ri de bon cœur, secoué la tête en disant « vraiment, hein ! Je ne m’attendais pas à celle-là ! »

Le reste de l’après-midi s'est passé sans aucune mention de l'incident. Rien.

Nous attendions que le ciel nous tombe sur la tête.
Certains ont même fait des signes de croix, récité des Notre-Père à la récréation.
D'autres, comme le petit Patrice, se demandaient comment ils allaient présenter la nouvelle punition à leurs parents.

Mais Mme R. n’était pas fâchée. Nous n’avons jamais été punis. On ne saura jamais pourquoi. En revanche, pendant longtemps, nous nous sommes tenus à carreau, craignant un retour de bâton qui ne vint jamais. € Il n'est de pire pression que celle qu'on s'impose. Finalement, elle a réussi nous punir d'une certaine manière. €

Aujourd’hui, quand je repense à Bruno en train de se trémousser dans ces petits shorts pour notre plus grand bonheur, j’en pleure encore de rire.

Ca, c’est mon plus beau souvenir de ce CM2.

à suivre...

__

* Ouais, anonymat tout ça, bla bla bla... (en même temps, je ne me souviens plus de son nom de famille.)

Mardi 21 juin 2005

Notre plan ultime, notre stratégie d'intégration en douceur : adopter le parler de nos camarades.

 

Nos « et si on jouait à la marelle ? » se sont transformés en « Hé hé ! Allons jouer à la marelle, hon ? »

 

On ne disait plus

« Si ça s’trouve, on va encore bouffer des pâtes dégueu à la cantoche »

mais

« Woy ! Moi-même, je refuse de manger les vieilles pâtes des dames de la cantine encore-ou… tchiiiiip. Anhan ! »

 

Le « nanananèreuuu » a été destitué par le « bèkèkèw’ » local.

 

Nous nous sommes tropicalisés, créolisés, intégrés par le langage.

C’est ainsi que nous avons obtenu la confiance de nos camarades de classe. Ils n’y voyaient, pardon, entendaient que du feu.

Dans la cour de récré, nous étions acceptés.

 

Dans la classe, c’était une autre paire de manches.

Naïvement, nous nous étions dit que si ça marchait avec les enfants comme nous, ça devrait fonctionner avec la maîtresse. Mais, vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

 

Nos accents affectés ne la trompaient pas. Pire, elle s’était moquée d’Anne qui s’était risquée, en sortant de la classe, à baragouiner deux trois mots de créole nouvellement appris dont elle était tellement fière.

 

Bruno, quant à lui, dès sa première tentative indoor de mimétisme oral, a essuyé de petits rires cruels et méprisants de Mme R..
Nous, les quatre, nous avions compris. Elle avait vu clair dans notre jeu. Mais heureusement, la raison de ses ricanements était restée mystérieuse pour nos camarades. Elle aurait pu bousiller notre couverture alors que tout se passait enfin si bien…

 

Aussi nous devenions petit à petit des schizophrènes du langage.

Dans la cour, c’était un français aux accents créoles, dans la classe… et bien, dans la classe nous ne parlions presque pas.

 

La maîtresse, la terrible Madame R. nous détestait, nous en étions convaincus.

Pourquoi ? Nous n’avons jamais réussi à savoir pourquoi, jusqu’à il y a peu.

 

Contrairement aux autres, elle ne nous faisait lire que rarement.

Etions-nous donc si nuls ?
Si elle posait une question et que l’un de nous quatre était le seul à lever le doigt, elle nous snobait en lâchant « bon, puisque personne ne veut répondre, voici la solution » dans un sourire blessant.

Elle nous notait plus durement que ses ouailles, et dans le cahier de composition une rature pardonnée sans problème à ses chouchous, était pour nous réprimandée sans aménités.

Elle nous faisait répéter tout ce que nous disions en prétextant qu’elle ne comprenait pas notre façon de parler.

 

Nous étions désarmés…

 

à suivre...

 
 
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