Mon CM2 (5 et fin)
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Un jour, pendant lheure de dessin, Stanie et moi étions en train de tailler nos crayons ensemble au-dessus de la grande corbeille, à côté de Mme R., notre effrayante maîtresse.
Stanie, qui avait coincé une mine dans son taille-crayon, me fit un petit signe pour me demander de lui passer le mien quand jen aurais fini. Dun faible hochement de tête, sans même la regarder, je lui signifiai mon accord.
Nous prenons soin de ne pas parler, car un mot, un murmure nous exposait à une énième admonestation injuste dans lintensité et le motif.
Avant de réaliser ce qui nous arrivait, la colère de Mme R. déferlait sur nous : javais dû cligner de lil trop fort.
- Les deux pipelettes, vous arrêtez de parler dans mon dos, oui ? Cest insupportable votre « choui-choui-choui-choui ». Toujours à bavarder vous deux là...
- Mais Madame, on ne parlait pas ! rétorqua Stanie, scandalisée.
- Comment ça vous ne parliez pas, vous êtes insolentes en plus toutes les deux ? Je ne veux plus vous voir ensemble. Vous ne faîtes plus de projet ensemble, et vous ne vous croisez plus à la corbeille, cest compris ?
- Oui, Madame.
Stanie passa tout laprès midi à lui jeter des regards noirs. Moi, j'étais abasourdie. En classe je n'étais pas bavarde par principe. € A la récré en revanche, c'était autre chose. € Stanie avait compris : les autres, ses chouchous, pouvaient enfreindre les lois auxquelles nous, les quatre, devions obéir sous peine dêtre voués aux gémonies
Stanie nous a fait part de ses conclusions : nous étions tous les quatre ses souffre-douleur.
Alors Anne a tout raconté à son père, qui en a parlé à ma mère, qui en a parlé au père de Stanie, et la mère de Bruno a été mise au courant aussi.
Mme R. a eu des entretiens avec nos parents.
Et puis un jour, elle a arrêté de nous tourmenter à tout bout de champ, sans raison apparente. Bien entendu, elle cherchait toujours la petite bête, soupirait à chaque fois que je répondais à une question, invectivait Stanie à la moindre occasion, ridiculisait Anne et interrogeant Bruno avec une répugnance évidente.
Elle faisait aussi souffrir Sandrine une autre camarade plus âgée. Mme R. la regardait comme si elle était sale et ne lencourageait jamais à se dépasser en classe, lui assénant quelle était bête et quelle narriverait jamais à rien. Sandrine a pleuré presque chaque jour de ce CM2. Le pire, cest le jour où Mme R. a laissé entendre à toute la classe que Sandrine avait eu ses règles. Elle était plus âgée que nous, certes, mais cétait si tôt ! Nous étions surpris et épatés, mais Mme R. avait annoncé la nouvelle avec tant de dégoût. De ce jour, Sandrine sest refermée un peu plus dans son silence. Elle avait honte. Elle ne parlait plus que très rarement. Tout le monde savait et elle a fini par se trouver dégoûtante. Sa propre mère, très vieux jeu, très prude ne lui a jamais rien expliqué des changements qui se produisaient en elle. Madame R. a donc pris sur elle d'enseigner à Sandrine, à part, deux ou trois choses de la vie comme elle disait. Mais c'était trop tard. Le mal était fait.
Pour finir, quelques années plus tard, Stanie ma dit quelle avait revu plusieurs fois Mme R., retraitée depuis peu. Elle avait été très méchante, très sèche, comme à laccoutumée sous des aspects sirupeux trompeurs. Stanie a compris que cette vieille dame amère avait le cur sec et que cétait perdu pour elle. Elle ne nous portait pas dans son cur parce que nous étions différents. Jétais trop jeune, Bruno et Sandrine trop précoces, Stanie trop futée, et Anne trop
étranger.
Mme R. était une femme aigrie, avec un vieux bout de bois sec à la place du cur, une dame parfois cruelle qui en voulait peut-être à la terre entière, mais nous navons jamais vraiment su pourquoi.
Mais mon CM2 est bien loin maintenant.
_fin_